La morte amoureuse Théophile Gautier Lu par Laurence Noris Sous la lime, 2005
"Malheureux! Qu'as-tu fait?"
Romuald se destine à être prêtre. Le jour de son ordination, il aperçoit Clarimonde qui hantera désormais ses nuits.
Avec toutes ces histoires et films de vampires à droite et à gauche, j’avais une envie de retour aux sources. Ca fait toujours du bien. Ce texte – très joliment lu, au passage – est une classique de la littérature fantastique. On y retrouve de nombreux thèmes : passion, embrouillement des sens, tentation d’un personnage pur souvent lié à la religion, rêve et folie, l’amour interdit… Cela m’a beaucoup rappelé Le Moine de Lewis.
Le texte est très riche et poétique et il prend tout son sens de l’écouter parlé. Si vous n’avez jamais tenté l’expérience, je vous la recommande. Je ne sais pas si tous les genres se valent en textes lus, mais je valide celui-ci!
À l’enfant que je n’aurai pas Linda Lê NiL, “les Affranchis”, 2011
Je me demande quels traits auraient été les tiens
si je t'avais donné le jour.
L’auteur écrit une lettre à un enfant potentiel, celui qui aurait pu être le sien, si elle avait voulu être mère. Ses névroses, son caractères, sa famille, elle explique toutes les raisons qui font qu’elle refuse la maternité.
Le principe de cette collection veut que les auteurs écrivent la lettre qu’ils n’ont jamais écrite, de parler d’un épisode de leur vie non résolu. Linda Lê offre un texte extrêmement sensible et dur à la fois. En réfléchissant sur le fait qu’elle ne désire pas être mère, elle revient sur des détails très personnels et intimes, par moments crus, de sa vie privée. Elle souligne l’idée que toute femme n’est pas forcément faite pour être mère. Que l’acte d’enfanter demande réflexion et qu’elle agit donc pour le mieux. C’est une réflexion d’autant plus importante dans une société qui, même si elle se dit plus ou moins paritaire, reste sur l’idée qu’une femme se réalise en étant mère. D’où le profond désarroi de nombres de femmes ne réussissant pas à avoir d’enfants.
Linda Lê écrit sans reprendre son souffle. Elle débite ses réflexions dans un flux continu de mots qui ne s’arrête pas. Ce qui montre bien son désir de parler, d’expliquer. C’est un autoportrait parfois brutal, mais très frappant, d’une femme qui brûle de désirs, de contradictions, de questions. Ce court texte a eu un grand succès critique. Moi qui n’avais jamais lu cette auteure, je suis tentée d’aller lire ses autres ouvrages.
La légende de nos pères Sorj Chalandon Grasset, 2009
Tristan lui, n'avait pas bougé.
Il se relisait, feuille levée à hauteur de lunettes,
et l'eau de pluie faisait larmes d'encre.
Frémaux est un biographe et écrit la vie de personnes âgées pour en faire des livres souvenirs. Il est engagé par Lupuline pour raconter la vie de son père, Tescelin Beuzaboc. Héroïque résistant, il a toujours fait rêver sa fille avec ses récits trépidants.
C’est un petit tour sur le blog de Midola qui m’a donné envie de me lancer dans cette lecture. Elle a mis tous les romans de cet auteur en coups de coeur. Je ne risquais donc pas grand chose. Ce roman développe une histoire très subtile sur le devoir de mémoire. Pour devenir un héros aux yeux de sa fille, Tescelin ferait n’importe quoi, comme s’inventer un passé glorieux. La rencontre avec ce biographe doit le pousser à assumer son passé. Tescelin est le personnage cible de jugements sur l’Histoire et sur certaines personnes n’ayant pas pris le maquis. Frémaux, lui-même, doit accomplir une quête sur son histoire familiale.
C’est une histoire à la fois, belle, délicate et compliquée. J’ai vraiment pris plaisir au style d’écriture parfois très poétique de l’auteur (que je n’avais encore jamais lu). Il décrit cette situation avec beaucoup de sensibilité, de justesse et nous pousse à nous interroger sur ces oubliés de l’Histoire. Est-il vraiment besoin de faire de nos aïeuls des héros pour les aimer?
Une très belle lecture.
PS : mais d’où ils sortent ces noms de personnages??
Le but de la magie,
c'est d'amener l'autre à douter du réel.
Joe Whip et Norman Terrence sont deux magiciens. Malhonnêté, talent et psychologie facile se mélangent sur fond de LSD et de fête aveuglante à Burning Man.
Qu’avez-vous fait avec Amélie? Rendez-nous Nothomb! Encore une déception. Une semaine après avoir lu ce roman, j’avais déjà oublié de quoi parlait l’histoire. Les relations entre les personnages sont étranges, et peu creusées. Ou bien c’est à nous de creuser? Dommage, parce que le lecteur, pris de désintérêt, est loin de faire l’effort de prendre la pelle pour comprendre. Par conséquent, l’action devient obsolète.
Comme l’indique discrètement le titre, Nothomb fait usage de psychologie sans se donner de limites. Encore dommage. Ce goût de superficiel ne quitte pas le palais. Et qu’a-t-elle fait de sa plume? Amélie n’utilise aucun mot rare ou compliqué dans ce roman, pas plus qu’elle ne nous gratifie d’une chute surprenante. Ca fait toujours mal au coeur d’écrire de mauvaises critiques. Mais quand on n’a pas le choix…
L’écume des jours Boris Vian Livre de Poche, 2011 (1947)
Je voudrais être amoureux, dit Colin.
Tu voudrais être amoureux.
Il voudrait idem (être amoureux).
Nous, vous, voudrions, voudriez être,
ils voudraient également tomber amoureux.
Colin tombe amoureux de Chloé et l’épouse. Malheureusement elle tombe malade. Chick et Alise sont fans de l’écrivain Jean-Sol Partre. Mais Chick tombe dans une folie de collectionneur.
Honte à moi, je n’avais jamais lu L’écume des jours. J’ai profité de l’exposition sur Boris Vian à la Bibliothèque François Mitterrand pour en savoir plus sur lui. Et puis j’ai lu. Et puis j’ai écouté. Et puis j’ai aimé.
Etrange, poétique, surréaliste, drôle, triste et pessimiste. L’écume des jours semble résumer à lui tout seul son auteur. C’est une vision de la vie, une vision du travail comme activité répétitive et destructrice, une vision de la maladie qui ronge. Le romantisme s’immisce dans un univers en suspens qui évolue selon les états d’âme des personnages. C’est un des romans les plus inclassables qu’il m’ait été donné de lire. Boris Vian mélange tout : romance, série noire, science-fiction et même littérature pour enfants! Car les souris qui parlent et agissent comme des humains, c’est généralement peu récurrent chez les adultes.
Je sais que ce roman peut être très déstabilisant pour certains lecteurs, mais j’ai été complètement emportée. Boris Vian se résume dans cette oeuvre et rend même hommage à certains amis. Il critique le pouvoir des foules, le travail, la guerre et la violence, comme il le fait dans ses chansons. J’ai eu le coeur arraché moi aussi par ce roman qui résonne encore fort, encore aujourd’hui.
Et j’apprends qu’il va bientôt être adapté par Michel Gondry… Damned, ce roman n’aurait pas pu trouver meilleur réalisateur. Je le dis comme je le pense. Ca va être onirique à souhait.
Absolument dé-bor-dée! ou le paradoxe du fonctionnaire Zoé Shepard Albin Michel, 2010
The Boss compulse le rapport et hausse un sourcil
circonspect avant de lâcher d'un ton incrédule :
"C'est vraiment tout ce qu'on a fait en trois mois?"
Blasée par son travail ennuyeux et ses collègues incompétents, Zoé raconte les anecdotes juteuses de fonctionnaires dissimulant leur paresse derrière les apparences de l’occupation la plus totale.
J’en entendais parler depuis un moment, en tant que fonctionnaire en devenir, il fallait que je le lise, pour savoir à quoi m’attendre… je n’ai pas été déçue! Si vous avez un peu suivi l’histoire, vous saurez que Zoé Shepard est le pseudonyme d’Aurélie Boullet, employée au Conseil Général d’Aquitaine. Après avoir été “démasquée”, elle a subi un jugement de suspension de 4 mois qui vient de prendre fin en janvier.
Mi-fiction, mi-réalité, on lit ce roman comme on lirait un documentaire, parce que mine de rien, ça paraît complètement possible. Zoé est une jeune femme ambitieuse et compétente mise au rebus dans un bureau où personne ne bosse, ni ne réfléchit. Elle met en valeur des dysfonctionnements si énormes qu’ils en deviennent ridicules. Zoé a le sens de la formule bien sentie, bien sarcastique comme je les aime, une écriture acide et insolente. Son second degré n’est jamais compris par ses collègues soit trop débiles soit trop naïfs. Ce style a été souvent critiqué par les lecteurs, ne comprenant pas le but d’une telle violence. Moi, je ne le critique pas. Plus d’une fois, j’ai eu envie de faire pareil.
J’ai commencé ce texte en riant aux éclats. Et puis, après ce fut moins drôle. Je me suis demandé si j’allais devoir un jour faire face à pareilles situations et comment j’allais pouvoir gérer ça. Le pire reste sans doute à venir… C’était un sentiment très personnel mais j’ai été un peu angoissée. Finalement, quelle “morale” à ce texte? L’auteur prétend qu’elle ne voulait pas faire un procès à la fonction publique mais fait partir son personnage vers d’autres horizons. Si le roman est divertissant et frappant, je pense aussi qu’il a été (mal) repris par un mouvement classique de critiques envers ces sales fonctionnaires qui ne foutent rien de la journée (je vous l’avais dit! Y’a même quelqu’un qui a écrit un bouquin dessus!). Mais ma foi, qui dit que c’est mieux dans le privé?… Absolument per-son-ne.
Et rester vivant Jean-Philippe Blondel Éditions Buchet-Chastel, 2011
J'emporte Rose et ses 50 ans.
Je voyagerai ma vie entière avec elle
sans qu'elle ne vieillisse jamais.
L’auteur raconte l’année de ses 22 ans. Plus de parents, plus de frères ni soeurs, plus de famille. Pour ainsi dire seul au monde, il décide de s’embarquer dans un road trip aux États-Unis avec ses meilleurs amis, Laure et Samuel. Direction : Morro Bay, California.
J’ai fait une belle découverte avec ce roman autobiographique d’un auteur que je suis déjà depuis un moment. C’est le roman du nouveau départ. Il éclaire beaucoup de thèmes abordés dans ses autres romans, ce qui est souvent le cas des autobiographies. Ici, le deuil tient une place importante. Où se trouve la limite entre “libre” et “perdu”? Est-ce qu’il faut continuer à vivre la routine ou se détacher de tout pour aller ailleurs?
Ce road trip est vraiment émouvant. Les couleurs, les paysages, tout répond aux sentiments du narrateur. Les souvenirs s’en mêlent. De belles rencontres l’attendent sur le chemin, toutes dignes d’un roman. Dans une période charnière où toutes les voies sont ouvertes, il faut d’abord pouvoir lire en soi pour choisir.
Des vies d’oiseaux Véronique Ovaldé Éditions de l’Olivier, 2011
Les prières ne sont jamais entendues de personne,
elles errent dans un grand désert gris et cendreux
que le vent balaie sans jamais s'interrompre,
et elles ne sortent jamais des ténèbres.
La jeune Paloma quitte la maison parentale après une violente dispute avec son père. Elle a de la pitié pour sa mère, elle si sauvageonne et libre autrefois, maintenant enfermée dans une prison dorée.
C’est maintenant un rendez-vous régulier que les lecteurs et Ovaldé se donnent. Malheureusement, je regrette un peu que ce roman n’ait pas la force des précédents. Sa narration par bribes donne l’impression d’un éparpillement. L’ambiance est onirique, le lieu, qu’on suppose toujours être dans l’Amérique du Sud, est fictif. Les personnages ont une consistance légère et transparente, ils semblent détachés, on les voit de loin. Est-ce parce qu’ils errent dans le doute?
L’auteur écrit la poésie de l’air et du désespoir. On flotte, on vole, comme des oiseaux, mais certains sont libres et d’autres non. La liberté s’apparente à un décollage, au vol d’une plume. Le style me touche toujours autant, mais j’ai eu un tout petit peu plus de mal à accrocher. Peut-être suis-je trop… terre à terre?
Mémoires d’un libraire pornographe Armand Coppens Trad. de l’anglais par Françoise Maleval Préface Emmanuel Pierrat Editions du Sonneur, 2011
Le narrateur, libraire, raconte ses pérégrinations et rencontres avec de grands amateurs de littérature érotique et d’érotisme en général. On découvre à travers ces portraits des personnages plus excentriques les uns que les autres…
C’est l’histoire d’un livre que j’ai acheté pour offrir à une amie libraire, et je voulais qu’il soit un peu original. Une jolie couverture violette irisée a d’abord accroché mon oeil, puis le titre. “Mhinhinhin” me suis-je dit en moi-même, et je l’ai acheté. Et je l’ai lu, bien sûr.
Je dois avouer que le début était très très bizarre. On a du mal à savoir où on va, quel est le sens de toutes ces anecdotes. Ces dernières tournent autour des clients mais aussi de la censure, des méthodes de dissimulation pour œuvrer discrètement parmi un cercle restreint de connaisseurs. Ce libraire est un modèle pour chaque libraire : il relève des défis pour répondre à des demandes extrêmement pointues de clients plus ou moins pervers. Ces derniers paient cher, les moyens varient, mais en tout cas, c’est un commerce fort lucratif. On oscille constamment entre humour, sexe et philosophie de la vie.
Le fil conducteur se dénude (si je puis dire). Derrière de la recherche d’une collection bibliophile et érotique idéale, le narrateur désire aussi trouver cet équilibre entre pornographie et amour. Romantisme et érotisme vont-ils ensemble? Je vous laisse découvrir la réponse par vous-même. Surtout, ne soyez pas effrayés par le côté “erotica”, vous passeriez à côté d’une belle curiosité littéraire.
Il m’arrive de penser qu’on devient libraire par marginalité, afin de compenser un sentiment d’infériorité en s’identifiant à la gloire des livres que l’on vend et aux succès des célébrités que l’on rencontre. Cela dit, je ne crois pas que les libraires spécialisés dans l’érotisme souffrent de ce complexe. Ils sont parfaitement conscients que la seule aura dont ils peuvent se prévaloir est celle d’être d’odieuses enflures. Ce qui ne saurait être un motif de vantardise. Quoi qu’il en soit, qu’est-ce que la culture? Et comment les gardiens du temple de la culture réagissent-ils lorsque de nouvelles idées ou découvertes viennent ébranler les fondations de leurs convictions âprement défendues? De la même façon infantile que celui qui sent sa vie lui échapper.
P 327-328
La poussette Dominique de Rivaz Éditions Buchet-Chastel, 2011
Les chances d'avoir un bébé
avec des spaghettis sur une assiette étaient de 1%.
Je suis désolé, il a dit. Au revoir, madame.
La narratrice racontre les événements qui lui font peu à peu perdre la raison. Adolescente, elle cause involontairement la mort d’un nourrisson en le promenant dans une poussette. Depuis les poussettes sont une obsession qu’elle garde secrète, ce qui empêche quiconque de l’aider.
La poussette est l’histoire d’un traumatisme qui, enfermé dans une personne, la ronge à petit feu. Au début, la narratrice cultive un vague espoir de vie normale. Mais plus tard, elle multiplie les actes qui la définissent comme folle. Personne ne lui vient en aide, elle ne se confie pas, et les médecins ne savent que prescrire des pilules. Elle reste prisonnière de son propre esprit.
Ce roman, écrit sur un ton très détaché, presque froid, essaie de comprendre ou de faire comprendre ce qui se passe dans la tête d’une personne apparemment malade mais dont on ne peut rien tirer. Le style quasiment dénué de sentiments cache une blessure profonde. Entre les lignes, on entend sourdre la tristesse et la colère d’une femme qui ne peut pas enfanter à cause de ce traumatisme.
Je dois avouer que j’ai lu ce roman il y a deux mois, et même s’il m’a paru assez troublant, je n’en garde pas un souvenir particulièrement vivace…