“Lady, ma vie de chienne” Melvin Burgess

Lady, ma vie de chienne
Melvin Burgess
Trad. de l’anglais par Laetitia Devaux
Gallimard, “Scripto”, 2002

Chaque jour, j'étais un peu plus chien, 
un peu plus moi-même.

Sandra est une ado dévergondée, qui multiplie les conquêtes amoureuses de courte durée. Un jour, elle a une altercation avec un SDF. Enragé, il la transforme en chienne. Sandra, désormais chien, ne peut plus rentrer chez elle. Avec son nouveau regard d’animal, elle repense à sa vie humaine.

Enfin, c’est la première fois que je lis du Burgess. J’en ai entendu parler dans tous les coins. Scandaleux, vulgaire, aimé et détesté. Il fallait bien que je me fasse une opinion. Mon choix s’est porté sur Lady.

On part de cette aventure fantastique, cette transformation en chien, pour arriver au débat principal. Vaut-il mieux être chien ou homme? Les deux vies s’opposent. Dans l’une, il faut être sage, fidèle et suivre la vie qu’on nous trace. Dans l’autre, c’est la liberté, aucune attache et pas de morale non plus. Seulement voilà, certains hommes choisissent une vie de chien. Ils choisissent d’ignorer les pressions sociales, les influences de la famille ou des amis et de faire ce qui leur chante.

On a beaucoup critiqué cette comparaison avec la vie de chien ou de chienne en l’occurrence. Alors oui, Burgess joue avec la limite, bien sûr, avec ce terme souvent utilisé de manière péjorative. Le choix final de Sandra était peut-être prévisible. Cependant, on peut facilement affirmer que ce choix reste attaché à la situation fantastique que vit Sandra. Pas bête, hein? De convoquer le fantastique et la fiction comme garde-fous. Ainsi l’auteur ondule talentueusement à la limite de l’acceptable, sneaky comme disent les anglais. La morale (s’il y en a une) reste de suivre ses instincts et de choisir qui l’on est. Après tout tient au lecteur, selon qu’il transpose ça à la réalité ou qu’il prenne la fiction en tant que telle.

Bon, je vous le dis, je n’ai pas plus été choquée que ça. Sandra passe malgré tout de longs moments à réfléchir, à se remettre en cause, à se demander qui elle est. Le roman pousse donc de manière générale le lecteur à réfléchir aussi. Par contre, bonjour la vision négative de la vie d’adulte responsable. Ca n’engage pas franchement à grandir (surtout parce que c’est un peu vrai quand même mais faut pas le dire). Au final, j’étais contente de découvrir Burgess mais j’aurais dû le faire sans à priori, parce que je m’attendais à quelque chose de bien plus frappant. L’auteur cherche à choquer, évidemment. Mais il le cherche tellement que je ne l’ai pas été!

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Otium
Ask me to read
Dévoreuse de livres

“La mise à nu des époux Ransome” Alan Bennett

La mise à nu des époux Ransome
Alan Bennet

Éditions Denoël, “Et d’ailleurs”, 2010

 

Le vol d'une chaîne hi-fi est parfaitement banal. 
Celui d'une moquette l'est moins.

 

À leur retour de l’opéra, Mr et Mrs Ransome découvrent leur appartement cambriolé, et même complètement vidé, jusqu’au moindre rouleau de papier toilette. Fortement décontenancés, ils doivent camper chez eux. Malgré cette déconvenue, Mrs Ransome voit de nouveaux horizons s’ouvrir à elle, se met enfin à fréquenter les gens du quartier qu’elle snobait avant. Mr Ransome, de son côté, tente de ramener la vie à la normale et fait une enquête pour découvrir l’identité des voleurs.

 

Alan Bennett nous offre encore un petit bijou d’humour british avec cette histoire parfaitement ahurissante. Si elle se présente au début comme une sorte d’enquête policière, on se doute que l’intérêt n’est pas exactement là.

Le cambriolage complet de leur appartement sépare le couple de ce qu’ils avaient de plus cher : leurs habitudes. Mr et Mrs Ransome sont en effet un exemple type du couple britannique très guindé, nouveaux riches, à l’ancienne. Ils ne s’appellent pas par leurs prénoms, n’ont aucune tendresse ni complicité l’un pour l’autre et pas d’activité sexuelle non plus, cela va sans dire. Cet événement fait donc tomber les masques de la bienséance et chacun réagit à sa façon.

Alors que Mr Ransome souhaite oublier cet épisode le plus rapidement possible, Mrs Ransome considère cela comme une opportunité de s’ouvrir aux autres et en se défaisant ce qu’ils ont en trop. Le matérialisme qu’ils prônaient servait en réalité de barrière contre le monde et sa décadence. Comment réussir à faire avancer son couple et l’adapter à notre époque quand on se trouve dans un tel carcan?

Piquant, drôle et subtil, le style est comme toujours tout à fait délicieux. L’auteur soigne bien sa chute et donne un ton quasi-surréaliste à son roman. Encore une belle réussite!

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Cunéipage
Amanda Meyre
Livraddiction 

“Prodigieuses créatures” Tracy Chevalier

Prodigieuses créatures
Tracy Chevalier

Trad. de l’anglais par Anouk Neuhoff
Éditions Quai Voltaire, 2010

 

Ma vie aboutissait à cet instant-là, puis elle repartait,
comme la marée laissant sa marque la plus haute avant de se retirer.

 

Angleterre, 1810. Elizabeth Philpot et ses deux soeurs doivent quitter Londres et viennent s’installer à Lime Regis, en bord de mer. Aucune d’entre elles n’est mariée. Elizabeth commence à s’intéresser à la recherche de “curios”, de petits fossiles vendus aux touristes. Mary Anning, une jeune enfant, en fait le commerce et a un don pour les reconnaître. Un jour, elle tombe sur un spécimen bien plus gros que tout ce qu’elle avait trouvé auparavant.

 

Je suis toujours en attente d’un nouveau Tracy Chevalier. Certes, l’attente est longue, mais on n’est jamais déçu du résultat. Plus c’est long et mieux c’est documenté et recherché. En l’occurrence, l’auteur a choisi un sujet assez peu traité, et je dois avouer qu’il m’a peu tenté (ou bien était-ce un résumé peu accrocheur?) : la recherche de fossiles. Replacé dans son contexte, le sujet trouve toute l’importance et la profondeur qu’il mérite.

L’histoire suit d’abord le point de vue d’Elizabeth Philpot, personnage qui, selon l’Histoire, est un peu en retrait. Son intérêt pour les fossiles tient au divertissement : elle les cherche pour s’occuper et les expose dans un joli meuble chez elle. Cependant, elle comprend leur valeur à juste titre. Elle se propose de guider la jeune Mary Anning, dont le second point de vue nous apporte un éclairage différent. Tout d’abord amenée à en chercher pour vivre, ils deviennent rapidement sa grande passion.

Parallèlement à cette très belle histoire d’amitié entre ces deux femmes, ce roman met en lumière la place mineure de la femme dans les milieux scientifiques de l’époque. Aucune crédibilité ne leur est accordée, et tout un chacun est d’accord pour dire qu’elles sont d’authentiques menteuses quand elles prétendent qu’on leur vole leurs découvertes. C’est une lutte de chaque instant pour la reconnaissance, une lutte d’autant plus choquante qu’elle est menée par une vieille fille indépendante et rebelle et une pauvre gamine.

En plus d’être faite par des femmes, cette découverte remet en cause les principes les plus élémentaires des théories de la vie sur Terre. Il est acquis pour tous que Dieu a créé le ciel et la terre ainsi que tous les animaux tels que nous les connaissons aujourd’hui. Mais qu’en est-il de ces squelettes qui ne correspondent à aucun animal connu? L’auteur a choisi ce sujet pour montrer à quel point ces découvertes peuvent ébranler toute une société dans ses croyances, et pour rappeler que le milieu scientifique n’a pas toujours été entièrement rationnel.

Bref, un roman complet, abouti, très bien mis en scène et documenté. Comme d’habitude. J’en veux encore!

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Le dévore-tant
1001 classiques
Bricabook
Publivore 

“La Reine des Lectrices” Alan Bennett

La Reine des lectrices
Alan Bennett

Gallimard, “Folio”, 2010

Ainsi, ce qui marquait l'éveil d'une sensibilité 
passait-il pour le début de la sénilité.

 

La Reine d’Angleterre vient de se découvrir tout à fait par hasard une nouvelle passion : la lecture. Aucun danger, me direz-vous, et pourtant, peu à peu, la Reine en vient à négliger ses offices et ses sujets, à prêter des livres au Premier Ministre. Le gouvernement fait face à une situation de crise…

 

Witty, c’est le terme anglais que j’utiliserais pour qualifier ce roman.

Pour moi comme pour beaucoup de monde, je pense, la Reine d’Angleterre est une personne liée à la tradition et que nous avons l’habitude de voir dans notre paysage européen sans qu’elle ait un poids faramineux. Brutalement, la Reine s’est parée d’une humanité toute nouvelle et fictionnelle grâce à la plume d’Alan Bennett en partant de cette situation hypothétique. La Reine lit.

J’adore retrouver ce style à l’anglaise que j’aime tant. Je ne m’en lasserai jamais. C’est un style à la fois blasé, distingué, et décalé. Des traits d’humour fins parsèment les aventures de la Reine alors qu’elle essaie d’échapper à ses obligations pour avancer dans la lecture d’auteurs anglais et étrangers. Bien sûr, cette histoire est le prétexte d’une réflexion sur les effets de la lecture, sur sa (non) pratique dans les cercles huppés et politiques, sur le statut de l’écrivain et sa reconnaissance. Filée sur toute l’oeuvre, cette réflexion peut-être parfois assez ironique.

Voilà! Un roman qui tient en haleine jusqu’à la dernière ligne. Quel bonheur de lire un roman pour adultes qui ne donne pas envie de se pendre… (Désolée pour cette remarque, mais j’ai dû en abandonner au moins quatre de la dernière rentrée littéraire pour cette raison. C’est un peu lassant à la fin)

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Un lapin dans la bibliothèque
Clarabel
Cunéipage 

“Les Hauts de Hurlevent” Yann, Edith

Les Hauts de Hurlevent
D’après le roman d’Emily Brontë

Yann (scénario), Edith (dessin et couleurs)
Éditions Delcourt, “Ex-Libris”, 2009-2010

Aussi longtemps que je vivrai, 
aucun mortel ne parviendra à nous séparer.

La famille Earnshaw recueille un jour un enfant vagabond mourrant de faim dans la rue. Le père le nomme Heathcliff. Les enfants de la famille ne réussissent pas à l’accepter, et l’insultent sans arrêt. Cependant, avec la jeune Catherine au caractère impétueux, un lien indestructible se forme, qui doit influer sur les destins respectifs de tous les personnages.

Moi qui adore la littérature britannique et la BD, bien sûr, je me suis jetée sur cette adaptation. Les dessinateurs retranscrivent cette histoire en deux tomes. L’action se déroule dans la lande anglaise. La palette de couleurs est tout à fait appropriée : beaucoup de vert, de pastels, de couleurs sombres et ternes pour appuyer le caractère glauque du paysage. Les personnages sont portraiturés de manière efficace, même si un peu exagérée sans doute, pour pallier au manque de définitions. Le dessin est un peu naïf et je dirais même trop propre au vu de l’histoire mais s’harmonise dans le ton général de la bande-dessinée.

Mais comme cette adaptation est courte! Seulement deux tomes pour cette oeuvre majeure. C’est mon principal regret. Le rythme est soutenu et l’ensemble de l’histoire est résumée aux principaux événements de l’intrigue. Le récit est très simplifié. L’histoire est racontée dans l’ordre chronologique des faits, ce qui n’est pas le cas dans le roman (voir l’extrait plus bas). Le temps n’est pas assez pris pour développer l’atmosphère fantastique. Cette dernière découle naturellement de silences, de non-dits, de longueurs qui n’ont pas leur place dans la BD. L’épisode de la branche qui tape sur la fenêtre, généralement cité comme un des modèles du fantastique, n’est pas retranscrit comme tel. À part la mention des fantômes à la fin, le fantastique est donc presque entièrement évacué. C’est rare de dire qu’il manque des longueurs, mais oui, quelques cases muettes, quelques dessins en pleine page ou même en double page auraient ajouté beaucoup à cette adaptation.

Cependant, pour avoir testé cette bande-dessinée sur quelqu’un qui ne connaissait ni le roman, ni les adaptations cinématographiques, je peux dire que cela invite le lecteur à aller plus loin. Cette adaptation n’est pas forcément une fin en soi, mais constitue une passerelle vers le texte intégral, autant pour un public adolescent que pour un public adulte. Elle est donc à conseiller dans tous les cas!

J’en profite pour mettre à la fin de cet article la scène d’ouverture de l’adaptation cinématographique de Peter Kominsky, avec Juliette binoche et Ralph Fiennes, et une musique absolument poignante et magnifique de Ryuichi Sakamoto (souvenez-vous : Furyo, David Bowie!).

“Lady Susan” Jane Austen

Lady Susan
Jane Austen

Gallimard, « Folio », 2006

 

Lady Susan est veuve depuis peu, et sans le sou. Elle s’invite chez son beau-frère, un riche banquier, et y fait la connaissance du jeune Reginald. Entre la mauvaise réputation que la société lui a bâti à Londres, et celle d’une belle jeune femme candide, Reginald doit choisir. À moins que tout cela ne soit fondé sur les apparences…

Un Jane Austen, un Jane Austen, cela faisait si longtemps ! Celui-ci est aussi agréable qu’une confiserie douce et sucrée, convoitée du coin de l’œil depuis des semaines.

Ce roman épistolaire contient tout ce qu’on peut chercher chez Jane Austen, mais en 120 pages. Les personnages y sont dessinés très finement et offrent parfois des profils diamétralement opposés selon leur interlocuteur. L’art du style épistolaire n’est pas si évident, mais l’auteur réussit à singulariser les voix de chaque personnage.

Je ne dirai rien de l’intrigue, car elle reste très classique… Mariage, remariage, mariage dans une bonne famille, manipulation amoureuse, bienséance et tasses de thé. Je ne m’en lasse jamais.

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