“Contre courants” Richard Couaillet

Contre courants
Richard Couaillet
Actes sud junior, 2011

Alcyone, encore quelques touches à effleurer, 
comme ton corps à caresser, tes lèvres à respirer 
et un dernier souffle bleu avant de disparaître.

Jérôme écrit sur son désarroi, sur ses parents absents, sur son frère persécuteur. Il fugue et tombe amoureux d’une gothique. Du moins, c’est ce qu’il veut nous faire croire.

Aïe, aïe, aïe. Pourtant, le début était prometteur. Je trouvais que le style réussissait à mettre en valeur une histoire d’apparence simple et à lui donner une vraie profondeur. Mais la suite, très brutale, est assez surprenante (notez le mot aux consonances aussi bien positives que négatives). Le texte devient abrupte et direct, la psychologie du personnage prend un tournant dangereux. Et complètement bizarre.

J’ai été trop déstabilisée pour que ça me plaise. J’ai eu la nostalgie du début du roman. On s’éloigne de la psychologie ado, ou bien on en aborde une vraiment marginale. On ne sait plus trop à qui le texte s’adresse ni comment l’appréhender. La fin m’a déçue. Finalement, quelle est l’origine de ce mal-être? En a-t-il une? Jérôme était-il prédestiné à l’instabilité? Dans ces conditions, l’espoir de rémission est maigre. Un roman qui plonge dans la dépression mais qui n’apporte aucune réponse. Très gênant pour moi.
Malgré tout, c’est un roman encensé par beaucoup de professionnels du livre et de lecteurs, et il figurait dans la sélection Juke-box ados de cette année.

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là
Des flots d’encre
A lire au pays des merveilles
Ricochet

“Maman, papa, les frites et moi” Leila Rasheed

Maman, papa, les frites et moi
Leila Rasheed
Bayard jeunesse, “Estampille”, 2011

Je suis Bathsheba Clarice de Trop! Ma vie est fantastique!

Bathsheba Clarice de Trop est la fille d’une auteure à succès et le nom de son héroïne. Bath fusionne sa propre vie et celle de son personnage éponyme pour lutter contre la solitude. Son père refait surface après des années et l’aide à retrouver la vraie réalité.

Un petit roman sympathique qui se lit d’une traite. Bath est une gamine profondément seule et mythomane qui vit dans une illusion entretenue par sa mère. Aucune des deux ne sait prendre de distance avec la fiction. La réalité qu’elles bâtissent ensemble est confortable mais terriblement triste d’un point de vue extérieur.

Cependant, tout est traité avec un humour fin et la fraîcheur du personnage de Bath permet de ne pas trop dramatiser. Elle finit évidemment par devoir faire face au monde, découvre la valeur des liens familiaux et amicaux, bien plus gratifiants qu’une bulle de mensonges.

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là
Fantasia (Sophie Pilaire)

 

“Menteuse” Justine Larbalestier

Menteuse
Justine Larbalestier

Trad. de l’américain par Alice Marchand
Gallimard jeunesse, 2010

 

Je vais vous raconter mon histoire 
et je vais vous la raconter sans détour. 
Sans mensonges, sans omissions.

 

Dans son lycée, Micah a une ferme réputation de mythomane. Le jour où Zach est tué, de forts soupçons pèsent sur elle. Tout en cherchant le réel coupable, elle promet au lecteur de tout révéler sur elle, y compris une mystérieuse maladie héréditaire.

 

Amateurs(trices) de bitlit, optez donc pour un roman qui change de l’habitude, autant par sa forme que par le fond. Ici, pas de vampires, mais d’autres créatures à dents longues et acérées…

Je dois avouer que le début se traîne un peu. Il installe une ambiance assez lourde et inquiétante, et le mystère est encore très dissimulé. La confession commence lentement par une analyse de soi et de son rapport aux autres. Il faut également se faire à la narration. Très parcellaire, elle est découpée en paragraphes “Avant”, “Après” et “L’histoire de ma famille”. Il faut donc aimer les puzzles, mais tout se reconstitue très naturellement. Écartée du mystère central, la première partie pose les bases de la crédibilité de l’histoire… dans laquelle s’insèrent ensuite les éléments fantastiques, si bien qu’ils semblent parfaitement réalistes. Ils interagissent avec d’autres thèmes forts comme le deuil, la solidarité familiale ou la ségrégation.

Micah joue avec ses lecteurs, les trompe et se moque de leur crédulité. On a constamment l’impression d’être les dindons de la farce. Est-ce agaçant? Parfois oui, et parfois non. La plupart du temps, cela fait sourire et on se dit “en effet, je suis tombé dans le panneau”. Comme quoi, sur ce merveilleux support papier, on peut nous faire croire à n’importe quoi… Micah se confie sans pathos, dans un style froid et dur, à l’image des épreuves qu’elle traverse. Son mensonge cache finalement des vérités trop douloureuses à dire ou à entendre.

Un roman vraiment captivant.

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Coffee Books
La tourneuse de pages
Imaginelf 

“Un secret derrière la porte” Claude Gutman

Un secret derrière la porte
Claude Gutman

Éditions de la Martinière Jeunesse, “Confessions”, 2005

 

Est-ce que j'en garderai des cicatrices? 
Je suis le seul à pouvoir le dire. Je n'en sais rien.

 

Stéphane découvre subitement une vérité toujours cachée par son père : le grand-père qu’il connaît n’est qu’adoptif, et sa famille biologique lui a été dissimulée. Cette nouvelle famille s’ouvre à lui dans une période de graves troubles familiaux. Ne sachant comment gérer ce secret, Stéphane devient extrêmement violent aussi bien chez lui qu’au lycée.

 

Toujours la même collection, mais cette fois-ci, un roman très différent des autres, très éprouvant émotionnellement.

L’action débute in media res pour exprimer la coupure subite vécue par Stéphane. L’intrigue est très limitée dans le temps et le tout dégage une atmosphère de tension permanente dès les premières lignes. Les circonstances sont expliquées peu à peu et ne permettent pas de respirer, car elles décrivent l’histoire d’une famille brisée.

La tension est également due à la grande violence émotionnelle et physique qui s’exprime à de nombreux moments du texte. Stéphane pique des crises de nerfs, se dispute avec ses parents, se bat, fomente des coups bas que personne n’attend et qui font d’autant plus mal. Le poids du silence vis-à-vis de ce secret lui impose des moments de doute et d’angoisse profonde. Le tout est raconté très vite. Le style, incisif et froid, évite tout recul. Les phrases sont courtes, saccadées et directes. Aucun moment de pauses descriptives, le lecteur est plongé au coeur de l’action.

Le tout évoque une écriture plus proche d’un style romanesque qu’autobiographique. La première remarque à se faire est que le nom de l’auteur et celui du personnage principal adolescent n’est pas le même. Peut-être un signe pour évoquer une distance avec la réalité? L’auteur revendique une volonté de mystère dans l’encadré de conclusion à la fin du roman :

Le secret de ce roman, c’est mon secret. [...] Quelle part de vérité? De mensonge? Quelle importance? Un livre n’est jamais qu’un livre. Et l’auteur n’a qu’un désir : qu’il soit lu.

L’auteur est donc moins dans une optique de partage et d’authenticité revendiquée que les autres auteurs précédemment lus. J’avoue que ça a été un peu gênant pour la lecture, même si ça reste un roman grave et intense, écrit avec force.

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Ricochet 

“Mercredi mensonge” Christian Grenier

Mercredi mensonge
Christian Grenier
Bayard jeunesse, “Millézime”, Montrouge, 2004.

 

Papy Constant est un vieil homme de 92 ans. Il habite la ville de Deuil-la-Barre en banlieue parisienne. Chaque mercredi midi, il vient rendre visite à son fils Vivien, habitude qu’il n’a jamais bousculée. Un jour Vivien se voit promu à un poste avantageux qui le force à partir pour Lyon avec sa femme et sa fille. Craignant que son père se sente abandonné, il ne lui avoue pas la vérité, et revient sur Paris tous les mercredi midi. Isabelle, sa fille, n’approuve pas cette décision et se voit séparée de son grand-père qu’elle chérit, et de Jonathan, son jeune amoureux.

Il y a des romans que j’adore car ils sont confortables. On peut glisser dedans comme dans un bain, et on s’y sent bien. Celui-ci en fait partie, et je pense que cela a beaucoup à voir avec le style de Christian Grenier.
On entre très facilement dans ce roman à la saveur nostalgique et triste. La jeune Isabelle, une adolescente de 16 ans est la narratrice. Son point de vue est très important pour l’histoire. Elle représente pour son grand-père à la fois l’avenir et il lui rappelle sa jeunesse : elle est donc le réceptacle de ses souvenirs et de ses conseils. Elle est également beaucoup plus patiente que Vivien, son père. Ce dernier est dans une impasse sentimentale : il ne sait plus comment se comporter avec son père et cela le pousse à exécuter ce rituel hebdomadaire et mensonger, humiliant pour tout le monde.
Les thèmes de la vieillesse et de la séparation avec la famille sont ici abordés avec beaucoup de finesse, d’authencité et de réalisme – par ailleurs, thème assez peu abordé en littérature jeunesse. Papy Constant n’a rien d’exceptionnel : il radote souvent, reste plongé dans le récit de ses souvenirs, garde un quotidien rythmé par les habitudes. Mais grâce à Isabelle, le lecteur voit les choses sous un autre angle : la solitude, la morosité, l’ennui… Elle réalise grâce à Jonathan qu’il faut profiter de la présence de son grand-père tant qu’elle peut. Plus elle se sait éloignée de Constant, plus elle se rapproche de Jonathan : il est la transition, le passage à l’âge adulte.
Christian Grenier enchante grâce à une écriture fluide qui donne toute sa beauté à cette simple intrigue. Cela tient beaucoup à son usage des métaphores et des images. Chacune d’entre elles aide à construire les personnages, l’action, les pensées avec poésie et légèreté malgré la gravité du sujet. Ces formules, on les retient et on les médite. Certes, il octroît aux deux adolescents une maturité un peu plus importante que la moyenne, mais cela est atténué par le fait qu’ils ont une importance primordiale : ils perpétuent la chaîne de la vie.

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Je porte en moi tous les âges que j’ai eus, Isa : quinze, trente, cinquante ans. Je suis la somme de tous ces individus. Pourtant, je suis, en fin de course, le seul qui reste en vie aujourd’hui, tu vois. [...] La vie est une sorte de montagne. Quand tu es jeune, tu n’en vois pas le sommet. Il te semble lointain, inaccessible. Quant à la mort, elle n’existe pas non plus ; même si tu la côtoies parfois, elle est une idée abstraite, une vue de l’esprit. Et puis, d’un coup, tu sais que le sommet a été franchi. [...] Un jour, tu te rends compte que tu dégringoles, tu te trouves désormais sur l’autre pente. Le sommet, tu n’en prends conscience qu’après l’avoir dépassé. Quand tu es de l’autre côté de la vie.
Constant, P116-117

 

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