“Un artiste du monde flottant” Kazuo Ishiguro

Un artiste du monde flottant
Kazuo Ishiguro

Trad. de l’anglais par Denis Authier
Gallimard, “Folio”, 2009

 

Nous avons été des hommes ordinaires 
dans une époque qui ne l'était pas : 
nous n'avons pas eu de chance.

 

Japon, post-Seconde Guerre Mondiale. Masugi Ono est un ancien peintre de l’art officiel qui a participé activement à la propagance. En voyant sa ville changer, il se rappelle de son passé, de ses anciens élèves et du cheminement qui l’a amené à l’engagement. Il tente par là de se défendre contre les attaques de la nouvelle génération qui, brisée par la guerre, voit la source de ces malheurs chez ses aînés.

 

Tout en finesse, ce roman explore une problématique complexe : la responsabilité de l’artiste dans l’acte de propagande. Dans une société où deux générations s’opposent, il faut savoir équilibrer la balance. Dans l’intention d’unifier son pays, l’artiste produit des oeuvres engagées. Cet investissement, cette envie d’avoir un rôle dans une société qui s’apprête à affronter un événement majeur de son histoire, peut-il être reproché par de plus jeunes, utilisés comme chair à canon? Le plus important est sans doute de ne pas rester sur la rancoeur passée, de savoir se reconstruire, d’aller de l’avant.

Dans un style très poétique et sans s’aventurer sur le terrain houleux de la politique pour décider qui avait tort et qui avait raison, l’auteur nous dévoile la vie d’un vieil homme par petits morceaux, une vie que l’on reconstitue peu à peu pour à la fin cerner une pensée entière et arriver à une conclusion claire. Même s’il est troublé, le narrateur garde le calme de l’homme sage qui revient sur sa vie et qui remet en question ses actions passées et sa respectabilité présente.

Un très beau moment de littérature, délicieux à lire, et qui en plus, donne à réfléchir.

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Lectures de Cachou
Culture confiture
Les écrits d’Antigone 

“Un secret de rue” Fariba Vafi

Un secret de rue
Fariba Vafi

Trad. du persan (Iran) par Christophe Balaÿ
Éditions Zulma, “Littérature étrangère”, 2011

J'avalai ma salive, pensant que j'étais de celles
qui ne deviennent pas mères d'un seul coup.
Mon sort était de devenir quelque chose par petits bouts.

Homeyra se rend au chevet de son père Abou, en train de mourir. Le retour à son village natal fait surgir en elle de nombreux souvenirs qu’elle s’était efforcé d’oublier. Elle se souvient de la vie de son quartier, des escapades avec son amie Azar, une fougueuse enfant riant au nez des adultes.

Cette année, j’avais décidé de lire un peu plus de littérature étrangère (hors auteurs anglo-saxons que je connais déjà bien) pour pallier à mes manques culturels… Masse Critique m’a permis de découvrir une jeune auteure iranienne avec son premier roman traduit en français.

J’avoue que j’ai eu un peu de mal pour débuter ma lecture, en partie parce qu’elle a été très segmentée et également parce que c’était un univers et une culture à laquelle il fallait que je m’habitue. Plus que l’histoire d’une fille qui perd son père, Un secret de rue décrit la situation toute puissante du père dans la famille iranienne, la place des femmes, principes qui s’appliquent donc à toute la société. Tout cela est décrit à travers du regard de la narratrice enfant qui observe, questionne et refuse d’accepter.

Malgré leur position et nature “inférieure”, les femmes ont la plus grande place dans ce roman. On parle souvent des femmes de ces pays, décrites soumises et malheureuses. Il faudrait que notre bel Occident et sa liberté vienne les sauver. De manière très concrète, ici, on comprend que le problème est bien plus compliqué. Comment être une femme libérée quand on est rejetée par le reste de la société? Le poids des convenances, la tradition pèsent particulièrement lourd, et je dirais qu’ils pèsent même plus lourd que la religion qui d’ailleurs, n’est que très peu évoquée. Le point de vue est très différent de Marjane Satrapi dans Persepolis, qui elle fait partie d’une famille militante habitant en ville. Ici, c’est la campagne, dans une rue en huis-clos où les murs se referment sur vous.

L’auteur a un style très pudique, tout en sous-entendus. Ici, on parle sous couvert. Elle-même ne verbalise pas les secrets, les événements affreux qui se déroulent dans sa rue. Le lecteur les lit, entre les lignes, comme chuchotés, ce qui demande une lecture très attentive. La tension des moeurs appuie sur chaque mot, sur chaque phrase. Les chapitres sont très courts, on croirait presque que c’est pour nous laisser souffler.

Un beau texte pour un moment de lecture assez éprouvant émotionnellement mais qui donne à réfléchir.

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De page en page
La cause littéraire

“La déclaration” Gemma Malley

La déclaration
L’histoire d’Anna
Gemma Malley

Trad. de l’anglais Nathalie Peronny
Éditions Naïve, “Naïveland”, 2007

L'injustice, c'est que des individus comme toi puissent exister.
Que tes égoïstes et criminels de parents
aient à ce point méprisé la planète et leurs congénères
pour produire une... vermine dans ton genre.

Angleterre, 2140. Le remède contre la vieillesse et la mort a été découvert : le traitement de Longévité. Pour éviter la surpopulation sur Terre, dont les ressources naturelles sont déjà en partie épuisées, un texte de loi nommé la Déclaration interdit de mettre des enfants au monde. Anna est une “surplus”, isolée dans une institution spécialisée nommée Grange Hall, où on lui apprend à se faire oublier et à exécuter des travaux ménagers. Elle vit dans la peur et est traitée comme une moins que rien. Un nouveau surplus arrive un jour, plus âgé que d’habitude, un adolescent du nom de Peter.

Premier tome d’une trilogie, La déclaration est un roman exceptionnellement haletant et bien mené. J’en ai eu le souffle court pendant toute ma lecture. Ca fait vraiment du bien de lire un bon vrai roman de fantastique comme celui-là.

Quels sont donc les ingrédients magiques? D’abord, cette ambiance parfaitement oppressante qui règne à Grange Hall. Les dirigeants et professeurs exergent une dictature de la peur sur les enfants, à travers un lavage de cerveau en règle, une doctrine stricte et des punitions violentes et humiliantes. Dans cette organisation, Anna est en voie de devenir un “Bon Élément”, un modèle pour tous les autres, une personne qui sait où est sa place. C’est la seule manière de survivre dans un établissement dont on ne peut pas sortir. La tâche de Peter est d’autant plus difficile. Il doit semer le doute dans les convictions d’Anna et remettre en cause son identité.

Le suspense de l’action est très soutenu (j’allais dire intenable, mais je dois être une petite nature). Malgré un style très fluide et qui se lit facilement, l’auteur ne passe sur aucun épisode brutalement violent ou insupportablement injuste. L’espoir ne tient qu’à un fil, plus fin qu’une toile d’araignée. Au sein d’une société aux moeurs décadentes, les personnages doivent lutter pour retrouver la liberté de vivre et de penser par eux-mêmes.

C’est donc le début d’une belle épopée sur la rébellion, l’amour et la liberté. Frappant, émouvant, grave et juste, ce roman est un des meilleurs que j’ai lu depuis des mois. Il sensibilise et fait réfléchir sur des sujets d’actualité, la fiction se révèle être tout à fait probable (et ça fait d’autant plus peur), il est intelligent et touchant. Je n’imagine même pas le résultat si jamais la série était adaptée au cinéma… Le second tome est intitulé Résistance, et le dernier, Révélation, paraît en avril. Seul bémol : la couverture. On dirait avoir affaire à un roman sentimental. Si bien que l’éditeur est forcé de mettre un pitch pour expliquer la base de l’histoire…

Jetez-vous sur ce livre. Sans attendre.

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Clarabel
Book’in
Mon coin lecture

“La mise à nu des époux Ransome” Alan Bennett

La mise à nu des époux Ransome
Alan Bennet

Éditions Denoël, “Et d’ailleurs”, 2010

 

Le vol d'une chaîne hi-fi est parfaitement banal. 
Celui d'une moquette l'est moins.

 

À leur retour de l’opéra, Mr et Mrs Ransome découvrent leur appartement cambriolé, et même complètement vidé, jusqu’au moindre rouleau de papier toilette. Fortement décontenancés, ils doivent camper chez eux. Malgré cette déconvenue, Mrs Ransome voit de nouveaux horizons s’ouvrir à elle, se met enfin à fréquenter les gens du quartier qu’elle snobait avant. Mr Ransome, de son côté, tente de ramener la vie à la normale et fait une enquête pour découvrir l’identité des voleurs.

 

Alan Bennett nous offre encore un petit bijou d’humour british avec cette histoire parfaitement ahurissante. Si elle se présente au début comme une sorte d’enquête policière, on se doute que l’intérêt n’est pas exactement là.

Le cambriolage complet de leur appartement sépare le couple de ce qu’ils avaient de plus cher : leurs habitudes. Mr et Mrs Ransome sont en effet un exemple type du couple britannique très guindé, nouveaux riches, à l’ancienne. Ils ne s’appellent pas par leurs prénoms, n’ont aucune tendresse ni complicité l’un pour l’autre et pas d’activité sexuelle non plus, cela va sans dire. Cet événement fait donc tomber les masques de la bienséance et chacun réagit à sa façon.

Alors que Mr Ransome souhaite oublier cet épisode le plus rapidement possible, Mrs Ransome considère cela comme une opportunité de s’ouvrir aux autres et en se défaisant ce qu’ils ont en trop. Le matérialisme qu’ils prônaient servait en réalité de barrière contre le monde et sa décadence. Comment réussir à faire avancer son couple et l’adapter à notre époque quand on se trouve dans un tel carcan?

Piquant, drôle et subtil, le style est comme toujours tout à fait délicieux. L’auteur soigne bien sa chute et donne un ton quasi-surréaliste à son roman. Encore une belle réussite!

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Cunéipage
Amanda Meyre
Livraddiction 

“Prodigieuses créatures” Tracy Chevalier

Prodigieuses créatures
Tracy Chevalier

Trad. de l’anglais par Anouk Neuhoff
Éditions Quai Voltaire, 2010

 

Ma vie aboutissait à cet instant-là, puis elle repartait,
comme la marée laissant sa marque la plus haute avant de se retirer.

 

Angleterre, 1810. Elizabeth Philpot et ses deux soeurs doivent quitter Londres et viennent s’installer à Lime Regis, en bord de mer. Aucune d’entre elles n’est mariée. Elizabeth commence à s’intéresser à la recherche de “curios”, de petits fossiles vendus aux touristes. Mary Anning, une jeune enfant, en fait le commerce et a un don pour les reconnaître. Un jour, elle tombe sur un spécimen bien plus gros que tout ce qu’elle avait trouvé auparavant.

 

Je suis toujours en attente d’un nouveau Tracy Chevalier. Certes, l’attente est longue, mais on n’est jamais déçu du résultat. Plus c’est long et mieux c’est documenté et recherché. En l’occurrence, l’auteur a choisi un sujet assez peu traité, et je dois avouer qu’il m’a peu tenté (ou bien était-ce un résumé peu accrocheur?) : la recherche de fossiles. Replacé dans son contexte, le sujet trouve toute l’importance et la profondeur qu’il mérite.

L’histoire suit d’abord le point de vue d’Elizabeth Philpot, personnage qui, selon l’Histoire, est un peu en retrait. Son intérêt pour les fossiles tient au divertissement : elle les cherche pour s’occuper et les expose dans un joli meuble chez elle. Cependant, elle comprend leur valeur à juste titre. Elle se propose de guider la jeune Mary Anning, dont le second point de vue nous apporte un éclairage différent. Tout d’abord amenée à en chercher pour vivre, ils deviennent rapidement sa grande passion.

Parallèlement à cette très belle histoire d’amitié entre ces deux femmes, ce roman met en lumière la place mineure de la femme dans les milieux scientifiques de l’époque. Aucune crédibilité ne leur est accordée, et tout un chacun est d’accord pour dire qu’elles sont d’authentiques menteuses quand elles prétendent qu’on leur vole leurs découvertes. C’est une lutte de chaque instant pour la reconnaissance, une lutte d’autant plus choquante qu’elle est menée par une vieille fille indépendante et rebelle et une pauvre gamine.

En plus d’être faite par des femmes, cette découverte remet en cause les principes les plus élémentaires des théories de la vie sur Terre. Il est acquis pour tous que Dieu a créé le ciel et la terre ainsi que tous les animaux tels que nous les connaissons aujourd’hui. Mais qu’en est-il de ces squelettes qui ne correspondent à aucun animal connu? L’auteur a choisi ce sujet pour montrer à quel point ces découvertes peuvent ébranler toute une société dans ses croyances, et pour rappeler que le milieu scientifique n’a pas toujours été entièrement rationnel.

Bref, un roman complet, abouti, très bien mis en scène et documenté. Comme d’habitude. J’en veux encore!

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Le dévore-tant
1001 classiques
Bricabook
Publivore 

“L’apprenti japonais” Frédéric Boilet

L’Apprenti japonais
Frédéric Boilet

Les impressions nouvelles, 2006

 

Le premier baiser a un goût de citron.

 

Frédéric Boilet, auteur de bande-dessinée, livre dans ce journal ces impressions sur le Japon. Il décrit son adaptation et les chocs culturels grâce à des textes, des correspondances, des articles, et des dessins.

 

Voilà un ouvrage très intéressant qui offre un point de vue très authentique sur la culture japonaise, et la manière dont nous nous y confrontons en tant qu’européens.

Un des sujets principaux de l’auteur est bien sûr… les japonaises! Aucun cliché ni exagération ici. D’autres sons de cloche me sont déjà parvenus de la facilité pour un européen de faire plus de conquêtes qu’il n’aurait jamais osé rêvé! Les japonaises sont donc un sujet sans fin : les jupes des lycéennes (qu’elles enroulent autour de leur taille pour en faire des mini-jupes), la sexualité, le sexisme…

Frédéric Boilet (cliquez pour accéder à son site officiel) relève d’innombrables éléments originaux, exentriques, tout comme les grandes inégalités qui règnent encore sur le pays et la difficulté du monde du travail. Certaines coutumes comme le cosplay, parvenu jusque chez nous, sont expliquées et remises dans leur contexte. Bien sûr, l’auteur décrit le regard des japonais sur lui-même, un étranger blanc parlant anglais, donc forcément américain…

Bref, c’est un livre qui permet d’élargir la vision d’une culture que l’on pense connaître. L’auteur fait évoluer les lecteurs avec lui, de la découverte jusqu’à la cerner de manière très fine et juste. J’avoue ne pas en parler très bien, malgré le très bon effet qu’il m’a fait et le nombre de choses qu’il a pu m’apprendre. Il faut aussi noter le style graphique très personnel de l’auteur.

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Buzz littéraire
Thaddeuss
Clarabel