“À mort la mort!” Frédéric Kessler

À mort la mort!
Frédéric Kessler
Thierry Magnier, “le feuilleton des Incos”, 2011

Un jour, Léopold invoque la mort lors d’une réunion avec tous les habitants de son village. Il réussit à les convaincre que la mort ne sert à rien. Il gagne l’immortalité pour tous. L’arrêt de la vie.

La collection les “Incos” a débuté avec quelques titres l’année dernière dont celui-ci. Le principe était de faire collaborer des élèves et un auteur pour écrire un roman. Ici, on sent que l’auteur s’est bien prêté à l’exercice et que sa patte est influencée par des idées extérieurs. Les CM2/6e se sont montrés très imaginatifs et ont été guidés intelligemment dans leur réflexion.

Ce village imaginaire pourrait être n’importe où. Il sert de décor à l’idée que la mort ne serait pas nécessaire. Simple, efficace et humoristique, le roman montre qu’il n’est pas besoin d’écrire des choses compliquées pour faire réfléchir et s’amuser à la fois. Encore mieux, il ne donne aucune réponse, mais des pistes à poursuivre soi-même.

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là
Les jardins d’Hélène
Fantasia
Acides animés

“La vie de Bouddha” Osamu Tezuka

La vie de Bouddha
(8 volumes)

Osamu Tezuka
Éditions Tonkam, 2004 à 2006

Ce brasier... Vous tous réunis ici, regardez tous ce brasier.
Tout se consume !

Le jeune Siddartha est l’héritier du Kosala. Mais il est appelé par les circonstances et une force intérieure à quitter les richesses de ce monde pour errer sur les routes, subir des austérités et finalement développer sa propre pensée. Le bonheur se trouve dans l’entraide. Il se voyage afin de diffuser son enseignement et sa sagesse, et rencontre des esprits parfois réticents.

Je n’aurais pas pu faire une catégorie “Mangas” sans faire au moins un article sur le génie qu’est Osamu Tezuka. Il est le maître du manga, le grand sensei. Chaque lecteur sait de quoi je parle et a au moins lu ne serait-ce qu’un tome de son oeuvre foisonnante : Astro Boy, Histoires pour tous… Sans compter toutes les adaptations d’histoires déjà connues comme Pinocchio, Don Dracula, Metropolis… C’est sur la série La vie de Bouddha que je m’arrête. Parce que je n’y connaissais absolument rien à la vie de Bouddha, parce que ça m’intéressait et que je voyais que j’avais de sacrés manques en lisant Les vacances de Jésus et Bouddha (dont la critique va vite arriver). Maintenant, je comprends les références, c’est quand même mieux pour apprécier le manga.

Cette série montre bien pourquoi l’auteur a été sacré Dieu du manga chez nos amis japonais. La vie d’une divinité, c’est difficile à raconter. Je n’ai jamais lu d’adaptation du Nouveau Testament par exemple (mais il en existe peut-être) mais ce que je sais, c’est que l’exercice serait difficile. Ici, Tezuka réussit, mais en plus il réussit à conjuguer parfaitement plusieurs tons contradictoires. L’humour et la solennité, le sérieux et les anachronismes, l’anecdotique et le spectaculaire… Tezuka transforme une hagiographie potentiellement ennuyeuse en une histoire drôle, pédagogique et à portée universelle.

Et bien dessinée. Tezuka a un trait reconnaissable parmi tous, une patte inimitable. Je me souviens de mes premières lectures de Tezuka et j’avais l’impression que le dessin était daté. Maintenant, je l’apprécie à sa juste valeur. Un dessin sur lequel beaucoup prennent exemple, mais qu’on ne retrouve nulle part, une pure maîtrise de la mise en page et du scénario. La physionomie du personnage de Bouddha évolue en même temps que sa sagesse (ce qui est montré très clairement sur les couvertures Tonkam) et devient de plus en plus rassurante. Avec ce manga, non seulement on gagne en culture religieuse, mais Tezuka nous fait approcher du sentiment “zen” de la religion bouddhiste.

Un coup de maître.

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là…
Espace from Marseille
Hachiju
Wakanim

“Délectations moroses” Frédéric Schiffter

Délectations moroses
Frédéric Schiffter
Le Dilettante, 2009.

 

L’auteur offre dans cet ouvrage une suite d’aphorismes mêlant cynisme et humour noir sur la littérature, les relations sociales, la vie et la mort…

« Je viens de terminer ce livre, il est vraiment bien. Quelqu’un le veut ? » lance un jour un de mes professeurs. Je prends la balle au bond et me retrouve avec ce mince ouvrage au titre assez négatif pour me plaire.

Première expérience de lecture pour moi chez le Dilettante, et première rencontre littéraire, si je puis dire, avec Frédéric Schiffter. Il a vraiment bien choisi sa maison d’édition pour un tel ouvrage. L’auteur distille quelques aphorisme bien placés, tranchants comme des lames de rasoir. Et tout le monde y passe : amis, ennemis, famille, gent féminine, milieu littéraire,… et lui-même en premier lieu. Tout cela dans le plus parfait nihilisme et avec un pessimisme avancé. Mais je me permets de n’écrire qu’un article très court, pour laisser plus de place aux citations qui parleront d’elles-mêmes.

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là
Skulking
Agora des livres
Benzine mag

*** *** ***

Pour se soulager d’une rage éprouvée contre un ennemi, Cioran recommandait de noircir des pages en répétant la phrase : « Untel est un salaud et je le crèverai ! » – conseil que j’ai suivi pendant des années. Comme je ne jette aucun papier, ma chambre, à présent, est encombrée de pyramides de cahiers remplis d’injures et de projets de meurtres.

P.26

 

En philosophie comme en littérature, au bavardage pompeux des optimistes l’homme de goût préfère le radotage stylé des pessimistes.

P.34

 

Les éconduits de la presse écrite, les recalés de l’édition et autres ajournés des comités de lecture se revanchent dans des « blogs » avec une telle impuissance stylistique qu’ils révèlent, par là, la raison de leur échec littéraire.

P.84

 

Pour se divertir à la moindre occasion de la réalité sociale où il faut se compromettre, emporter partout un livre – un arrière-monde de poche.

P.85

 

Aujourd’hui, vacuité neurologique. Des heures à attendre des pensées… Pas une ! Aucune aigreur à mettre en formule ! Aucune récrimination à styliser. L’ataraxie, un état contre-indiqué pour les plumes sardoniques.

P.92

“Entre les bruits” Belinda Cannone

Entre les bruits
Belinda Cannone
Editions de l’Olivier, 2009

Jodel a la particularité d’être hyperacousique : il entend démesurément bien les sons qui l’entourent. Cette caractéristique le pousse à vivre éloigné du monde bruyant. En un lapse de temps très court, son existence tranquille est bousculée par une poignée de rencontres : une petite fille hyperacousique comme lui, un étranger arrivé de nulle part, une musicienne passionnée…    

Voilà un roman qui pourrait en décontenancer plus d’un. Belinda Cannone réussit à reconstituer le caractère contingent de la vie. On a l’impression étrange que l’intrigue n’est pas construite de manière linéaire, car beaucoup d’évènements se produisent sans qu’on en comprenne trop la logique, et pourtant elle est présente.
C’est ce thème-là précisément qu’explore tout le roman : la logique du monde et de la vie. Jodel y médite à travers son expérience hyperacousique, il trie les sons, apprend à les reconnaître, à fermer son oreille parfois. Il tente de transmettre cette maîtrise d’un sens hyperdéveloppé à Jeanne, la petite fille qu’il rencontre.  Sa mère, une musicienne expérimentale, lui permet de poursuivre sa réflexion à travers le thème de la musique et de son organisation., dans de grands monolgues où elle décrit l’harmonie, le détail par rapport à la forme générale, l’art de pouvoir écouter de loin, mais également de cerner un ensemble fini et complet. Enfin, avec son ami étranger Oulan, c’est en termes politiques qu’il discourt. Il s’attache à tenter de comprendre la “Grande Colère” des hommes, celle qu’il entend tous les jours dans les enregistrements de la police qu’il doit retranscrire, et décrypter.
Le style de l’auteur est plein de poésie, car on ne voit pas comment on pourrait tenter d’apprivoiser la mélodie du monde par une autre écriture. Poésie dans la nature, dans les personnages, dans l’acte sexuel (qui se répète mais se renouvelle à chaque fois)… Le narrateur est extérieur mais son point de vue est subjectif, il suit les pensées de Jodel, et très souvent, il passe au style indirect libre, ce qui accentue encore plus cette impression d’intimité narrative. La logique est exprimée visuellement par la reprise de la dernière phrase du paragraphe au début du suivant., très agréable pour ceux qui, comme moi, apprécie de s’arrêter à la fin d’un chapitre, et pas au milieui d’une page. Enfin, le vocabulaire est recherché, et j’ai même appris de nouveaux mots, ce qui est très instructif (ça ne m’était pas arrivé depuis Nothomb).
En conclusion, un moment de lecture très agréable. C’est un roman avec lequel on a envie de prendre son temps, qui accompagne la vie de tous les jours avec ses courts chapitres, et ses passages méditatifs. Malgré un ton parfois empreint de mélancolie, il en ressort une envie d’élévation, la “vie haute”.
On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là!
Cunéipage
Biblioblog
Thé au jasmin