“Ronde de nuit” Terry Pratchett

Ronde de nuit
Terry Pratchett
Trad. de l’anglais par Patrick Couton
Éditions L’Atalante, “La dentelle du cygne”, 2006

Une des leçons les plus rudes qu'avait apprises le jeune Sam 
dans la vie datait du jour où il avait découvert 
que les dirigeants ne dirigeaient rien. 
Que les membres du gouvernement étaient le plus souvent incompétents 
et qu'ils tiraient des plans sur la comète au lieu de réfléchir.

À la poursuite de Carcer le brigand, Sam Vimaire tombe dans une faille temporelle et se retrouve au temps de sa jeunesse, à l’époque des barricades et de la révolution d’Ankh Morpork. Vérité, justice, liberté, l’amour au juste prix et un oeuf dur!

J’avais envie d’un Pratchett, un truc sympa et drôle à lire. Je demande conseil à mon chéri et il me fait lire celui-ci, son favori. Dommage pour moi, c’est le Pratchett le moins drôle qu’il m’ait été donné de lire!

Sam Vimaire est le dirigeant du Guet, la police d’Ankh Morpork. Au fur et à mesure des années, il a développé une vision très pessimiste de la justice et de l’exercice du pouvoir. Son voyage temporel le fait se retrouver face à face avec son jeune lui, innocent et naïf. La nostalgie l’envahit et de noires pensées le rongent. Dans cet univers fictif, chaque réflexion qu’il se fait résonne durement dans la réalité d’aujourd’hui (voir citation ci-dessus). Le voyage dans le temps passe au second plan et sert surtout de prétexte à ces pensées acides et vraies nourries par la période de troubles politiques.

C’est dur. On oublie quasiment qu’on lit de la fantasy. Rien de bien fantastique en effet, à part un peu de magie. Le roman pourrait bien être historique. C’est là que tient le talent de Pratchett, nous faire oublier la fiction. Même si je préfère la veine plus “fun”, ce roman est très marquant et déstabilisant.

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Chez l’aventurier des rêves
Naufragés volontaires
Fantastinet

“Le jour où j’ai abandonné mes parents” Agnès de Lestrade

Le jour où j’ai abandonné mes parents
Agnès de Lestrade
Rouergue, “Dacodac”, 2011

Ma mère peut bien prier tous les saints de la Terre, 
mon père se prosterner devant la statue de Che Guevara, 
on ne sera jamais heureux tous en même temps.

Les contraires s’attirent. C’est ce qu’on dit, non? Karla-Madeleine a un père facteur et communiste et une mère bourge qui bosse chez Total. Leur union incongrue a fait fuir toute leur famille. Un jour, lors de vacances au camping, Karla-Madeleine retrouve sa cousine par hasard.

Quand il faut dépeindre la lutte des classes au sein même d’un couple, d’une famille, Agnès de Lestrade décide d’y aller à gros coups de pinceaux. Malgré une caricature très efficace et humoristique, j’attendais que l’histoire soit un peu plus aboutie. J’ai même trouvé le style peut-être un peu trop simple pour de grands ados.

L’avantage de ce roman est surtout d’insister sur le non-fondement des préjugés sociaux entre la classe dominante et le bas peuple, et les préjugés physiques en rapport avec sa cousine. Tout ça, c’est plein de vérité et de bons sentiments, c’est léger, mais c’est aussi et malheureusement inconsistant. Il manquait peut-être quelque chose de plus frappant qui fasse résonance et permette de prolonger un peu la réflexion.

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Parolimage
Fantasia
Feu Otium

“J’me sens pas belle” Gilles Abier

J’me sens pas belle 
Gilles Abier 
Actes Sud Junior, “Roman ado”, 2011  

 

Jamais je ne pourrais sortir avec un mec aussi magnifique. 
Je serai trop flippée. 
A toujours me demander ce qu'un type comme lui 
fout avec une fille comme moi.

 

Sabine rencontre Ajmal dans un supermarché. Afghan, sans-papiers, maîtrisant mal la langue française, Ajmal est assez perdu en France. Ils tombent amoureux, lui si beau, et elle qui se trouve si laide. Mais après l’arrestation d’Ajmal, c’est le début d’une lutte pour réussir à obtenir des papiers valables.

 

J’avais été assez déçue par Accrocs, le précédent roman de Gilles Abier, mais je n’ai pas eu envie de rester sur cet avis négatif, alors j’ai lu J’me sens pas belle. J’ai été agréablement surprise. Quand le style d’Accrocs était “coup de poing” à l’extrême, ici l’équilibre est mieux assuré sans tomber dans une écriture banale.

Comment concilier les problèmes amoureux, les doutes personnels avec une lutte pour l’intégration sociale? Voilà la problématique que soulève ce roman. Sabine est obsédée par cette relation amoureuse tout en étant en conflit avec elle-même sur son apparence physique. Elle est bourrée de frustrations, de complexes et réagit avec excès. Ayant pourtant tout pour être heureuse, elle devient un personnage bouffi d’égoïsme et de vanité. Ajmal, quant à lui, beau comme un dieu et victime d’un pays en proie à l’extrémisme religieux semble parfait et innocent. Je regrette un peu ce couple manichéen, surtout après avoir lu cette fin si amère.

Cependant, l’auteur est très bien documenté sur tout ce qui concerne l’obtention des papiers pour les étrangers. Et on comprend vite que… c’est extrêmement compliqué, même pour des français. Recours à différents tribunaux, papiers à remplir uniquement en français, … Sans aide extérieure, tous ces gens ont toutes les chances d’être renvoyés chez eux.

Meilleur que le précédent, mais ce roman reste très perturbant…

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Sophie Pilaire
Soupe de l’espace

“Fuir les taliban” André Boesberg

Fuir les taliban
D’après l’histoire vraie de Sohaïl Wahedi
André Boesberg

Traduction du néerlandais d’Emmanuèle Sandron
Thierry Magnier, 2011

 

Dans la montagne, nous pouvions encore nous bercer de l'illusion 
qu'il était possible de faire demi tour.
Cette illusion a maintenant volé en éclats.

 

Sohaïl habite en Afganistan et se souvient du pays dans sa prospérité révolue. Avec la montée de l’extrémisme et des taliban, son ami Obaïd se lance discrètement dans la résistance. Hafiza, quant à elle, devra être mariée à un riche propriétaire terrien de 25 ans son aîné. Le propre père de Sohaïl est recherché et doit se cacher. Toute la famille doit fuir le pays.

 

C’est par une scène d’exécution publique dans un stade que ce roman débute, la toute première à laquelle Sohaïl est témoin. On ne peut pas dire que ça commence en douceur, mais cela annonce la couleur. A travers le regard de Sohaïl, on assiste à la vie de tous les jours : les brimades inattendues, les femmes en tchadri toujours accompagnées d’un chaperon, les hommes en turbans… C’est le portrait d’un peuple complètement asservi à un ensemble de lois, de règles et d’obligations aussi nombreuses qu’inapplicables. Il est impossible de ne pas fauter. Malgré la souffrance, pas de rébellion. Une explication? Ce peuple a été soumis à plusieurs jougs auparavant et préfère attendre que la roue tourne.

Comme dit le grand-père de Sohaïl, les taliban sont peut-être drogués et analphabètes, mais ils sont surtout imprévisibles. La peur habite donc chaque ligne de ce roman. Toujours sur le qui-vive, les personnages sont constamment menacés d’être exécutés sommairement ou de devoir rentrer dans la clandestinité. Mais certains se réclament un devoir de résistance.

Avec un style candide et un ton très nostalgique. Sohaïl raconte sa fuite. La conscience d’être arraché d’un pays qu’il aime malgré tout lui brise le cœur. Il doit également vivre dans l’incertitude, n’ayant pas toutes les informations en main, mais ainsi, il est protégé et blanchi. Il ne comprend pas tout, comme le lecteur. Il tente cependant de garder un mince espoir.

Un roman très frappant à lire et à faire lire aux ados et adultes.

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Sophie Pilaire
Libouli 

“Fats Waller” Igort et Sampayo

Fats Waller
1. La voix de son maître
2. Chocolat amer
Igort (ill)

Carlos Sampayo
Trad. de l’espagnol par Dominique Grange
Éditions Casterman, “Un monde”, 2004

Et de toute façon, sa musique n'a pas de frontières...
Et parvient à s'insinuer dans d'étranges situations.

Thomas “Fats” Waller est un des solistes piano jazz les plus adulés de son époque. Menant son rythm orchestra avec une inépuisable bonne humeur, il écrit des chansons sans s’arrêter, pour diffuser sa joie, pour lutter contre les désastres du monde, pour vivre et survivre. Partout, sa musique amène courage, détermination et inspiration.

D’habitude, je laisse décanter ce que je lis avant d’en écrire une critique. Je fais entorse à ma règle pour une fois. Là, là, c’était trop bon pour ne pas partager. Dans la lignée du Roi invisible, voici donc une autre bande-dessinée sur le thème du jazz. Cette fois-ci, on lâche la guitare et on va s’asseoir au piano.

Les deux auteurs de cette BD nous relatent la vie de Fats Waller, dans tout ce qu’elle a de plus beau, de plus rythmé, de plus tragique aussi. Comme beaucoup d’artistes jazz (ou d’artistes en général), Fats Waller avait un faible pour les femmes et la boisson. Cela ne l’empêchait pas d’être un compositeur extrêmement prolifique. L’originalité de cette bande-dessinée réside dans le fait que les auteurs replacent cette vie au milieu des autres, au milieu d’un contexte géopolitique compliqué, de l’émergence du nazisme, de la guerre d’Espagne.

La narration est traitée de manière épisodique. Les époques, les lieux sont tous mélangés. L’auteur a voulu montrer les événements dans leur simultanéité (difficile, hm). Ca peut être parfois un peu dérangeant, perturbant. Mais c’est une manière de raconter les choses qui montre l’influence de la musique sur tous les milieux et sa présence dans toutes les situations. Cela fait aussi l’originalité de la BD.

Le dessin, quant à lui, est très fin, précis, expressif. Des aquarelles dans les tons terres, sienne sont parsemées par quelques touches de couleurs plus vives généralement chaudes. Et quel bonheur de tenir une BD imprimées sur du si beau papier. On ne le dit pas assez. Le tout distille une ambiance à la fois inquiétante, un peu désuète mais pleine de passions et de rêve.

Bluffant et passionnant.

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BD Paradisio
Coin BD

 

 

“Little Big Bang” Benny Barbash

Little Big Bang
Benny Barbash

Trad. de l’hébreu de Dominique Rotermund
Éditions Zulma, “Littérature étrangère”, 2011

Maman se tut un long moment, en réfléchissant à la formulation
la plus délicate possible, et finit par dire :
"Tu as remarqué qu'un olivier sort de ton oreille?"

Tout commence avec cet homme en surpoids. Pour perdre ces kilos superflus, il essaie tous les régimes les plus farfelus. Lors d’un régime “tout olives”, il manque de s’étouffer avec un noyau qui finit par se loger dans sa gorge. Sans qu’il s’en aperçoive, la graine germe et fait pousser un olivier dans son oreille.

J’aime ce genre de roman. Il est si étrange, atypique et absurde qu’on a aucune idée de là où il veut aller. Finalement, cela se dessine peu à peu…

Nous sommes au coeur d’une famille juive habitant en Israël. Entre le grand-père et la grand-mère, les discussions sont animées. L’un est scientifique et l’autre, rescapée des camps, est parée d’une inébranlable foi en Dieu. La singulière irruption de l’olivier parasite dans l’oreille de leur fils permet de dialoguer à l’infini en opposant religion et raison, et à développer deux philosophies de la vie, deux théories du hasard complètement opposées. Le conflit israëlo-palestinien est également abordé de manière très ironique et noire. Finalement, à défaut de pouvoir tout expliquer, il faut tout relativiser. Pourquoi s’inquiéter de tous ces conflits et de cet olivier quand on sait que la Terre finira brûlée par l’explosion du soleil dans des millions d’années?

Humoristique et piquant, plein d’humour noir et d’ironie, ce court roman vaut vraiment le détour. La seule petite incohérence est que le narrateur est censé avoir 12 ans. Cela dit, on met vite cela de côté quand on comprend l’utilité d’un point de vue extérieur et relativement neutre pour faire la satire de cette famille. Les sujets d’actualité les plus brûlants sont abordés avec une exagération qui dissimule, on le devine, une certaine gravité.

Une belle découverte, une fable sur l’étrange(r) et son acceptation… À ne lire que si vous ne craignez pas les situations absurdes : )

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Bricabook
Livres et cinéma
Reading in the rain

“Indignez-vous” Stéphane Hessel

Indignez-vous!
Stéphane Hessel

Éditions Indigène, “Ceux qui marchent contre le vent”, 2010

 

C'est tout le socle des conquêtes sociales 
de la Résistance qui est aujourd'hui remis en cause.

 

Stéphane Hessel, ancien résistant haut placé, écrit ce court essai pour exhorter la population, et notamment les jeunes générations à rester attentifs aux injustices et à se tenir prêts à réagir. Il défend tous les acquis de la Seconde Guerre Mondiale et dénonce la décadence de la société actuelle.

 

En tête des ventes de livres depuis plusieurs semaines, on ne peut décemment pas passer à côté de ce petit livre. Toujours méfiante envers ces best-sellers, mais encline à changer d’opinion, j’ai lu les quelques pages d’Indignez-vous! en m’indignant… Mais peut-être pas pour les mêmes raisons.

Voyons d’abord pourquoi ce texte a-t-il fait un tel buzz. C’est très simple : voilà un essai politique qui ne donne ni envie de s’endormir, qui ne fait pas 300 pages et surtout qui ne nécessite pas un Bac+5 et un savoir encyclopédique de la politique actuelle pour tout comprendre. Le texte de Stéphane Hessel fait une trentaine de pages, coûte trois euros et est tout à fait lisible par tout le monde. Il s’agit d’une sorte de testament pour l’auteur, un homme au vécu impressionnant, qui tient à transmettre un héritage fondamental… Fondamental, au fondement, pour ainsi dire les bases.

Car ce sont des notions d’indignation de base que l’auteur détaille. Il faudrait s’inquiéter de ce besoin d’exhorter les foules à se rebeller contre des choses qui sautent aux yeux dès qu’on lit des journaux, qu’on cultive son esprit critique et qu’on cesse d’allumer sa télévision à 20h. Se méfier de la pensée unique, de la culture de masse, de la société de consommation comme de menaces permanentes qui provoquent l’indifférence totale du peuple et son insensibilité face aux injustices.

L’auteur a peur de voir disparaître tout ce pour quoi il s’est battu, mais il admet que la société actuelle est bien différente de la post-Seconde Guerre Mondiale. C’est sûr, tout le monde était mort ou pauvre et déprimé, et la préoccupation principale était de pouvoir nourrir les enfants le soir (je caricature, ne vous indignez pas trop). Comment comparer cela à notre société aujourd’hui où des organisations obscures contrôlent médias, politiciens et pensée publique? Plus besoin de propagande quand on a le matraquage médiatique volontairement subi par les gens. Je ne parle bien sûr pas d’information, puisqu’elle n’est diffusée que partiellement ou de manière détournée. Mesurez les efforts à faire pour démêler tout ça. Devant cet énorme problème, l’auteur s’éclipse. Très idéaliste, il prône aussi une insurrection pacifiste. Sans commentaire! Il évoque également le conflit en Palestine… deux pages pour tout résumer. Impressionnant.

Mais le faux pas qu’il fait, et qui me rebute plus que tout le reste rassemblé, est contenu dans quelques phrases sur l’indifférence.

En se comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence.

Alors l’un ne va pas sans l’autre? Je devrais donc me considérer comme un concombre de mer. Ce n’est absolument pas un moyen de pousser à l’engagement que d’insulter les lecteurs en leur faisant comprendre qu’ils ne sont même pas humains s’ils n’agissent pas comme lui. Je préfère réfléchir et me méfier que d’aller hurler dans une manifestation sans rien comprendre, mille excuses. Mais bon, je ne suis sans doute pas le meilleur récepteur de ce texte.

Pour conclure, cet essai est tout plein de bons sentiments mais malheureusement, même s’il exalte le lecteur sur le moment, je crains qu’il ne prenne la poussière d’ici peu de mois. Désolée de rentrer dans le camp des détracteurs, largement critiqués sur la toile, mais ce livre ne m’a strictement rien appris.

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là
Le Monde
Pierre Assouline
Slate.fr : premier article, second article