“Silence” Benoît Séverac

Silence
Benoît Séverac
Syros, “Rat noir”, 2011

Jamais il n'aurait pensé que ça tournerait aussi mal.

Qu’est-ce qu’on ferait pas pour impressionner une fille… Par exemple, prendre deux cachets d’extasy. Mais tomber dans le coma et se réveiller complètement sourd n’était pas forcément prévu.

Spécial dédicace aux toulousains, cette intrigue se déroule chez vous. Et l’auteur est de chez vous aussi. Ce très bon roman noir mêle une enquête policière autour du trafic de drogues… trafiquées, qui causent l’hospitalisation voire la mort de plusieurs personnes, et l’adaptation de Jules au monde de la surdité. D’un coup, il doit choisir d’aider (de couvrir) ses amis, surmonter le traumatisme de son handicap soudain et entamer une nouvelle vie, sans musique, sans aucun bruit, dans le silence total.

Le dilemme entre l’amitié et la justice est très prenant et on s’identifie facilement à cet adolescent qui voudrait quand même au maximum conserver sa vie telle qu’elle était. L’écriture est juste, sans fioritures, et très oppressante. En aucun cas l’auteur ne diffuse un discours moraliste à l’égard de la prise de drogue, qui dénoterait complètement dans le contexte. A lire en silence, ça fait froid dans le dos.

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là
Carnets de lecture de Pimprenelle
Lirado

Fantasia (Sophie Pilaire)

“Shooting star” Stéphanie Benson

Shooting star
Stéphanie Benson

Syros, “Rat noir”, 2008

 

Maddie avait été sacrifiée pour que vive la déesse Image ;
pour que producteurs, présentateurs et publicitaires
puissent continuer à manipuler et à casser notre jeunesse.

 

Maddie était une adolescente ignorée de ses camarades, moche, grosse et pauvre. Après une étrange métamorphose pour un casting de jeunes satrs, elle disparaît et est retrouvée morte. Trois garçons de sa classe mènent l’enquête pour comprendre le cheminement et le désespoir de cette fille.

 

Ce roman n’est pas réellement un roman policier car l’enquête sur le meurtre arrive au second plan et est relativement facilement résolue. Le but principal de ce récit est de mettre en valeur l’emprise des médias sur les jeunes et les désastres que cela pourrait éventuellement causer à des personnes instables et influençables. Dans une société de consommation basée entièrement sur les apparences, Maddie ne partait pas gagnante. C’est ainsi que naît un fort besoin de reconnaissante, de gloire et de victoire : elle s’habille de manière provocante comme une petite star pour que les filles l’envient et que les garçons la désirent. Les garçons découvrent plus tard son journal où elle enjolive sa vie pour qu’elle soit plus supportable.

On se pose quelques questions sur ces garçons qui semblent être très intéressés par Maddie, mais après sa mort. Cela peut être considéré comme morbide, mais leur intérêt prend sens au final. Ils sont à la recherche d’une autre vérité que de découvrir un meurtrier. Leur regard permet de développer un point de vue extérieur. Ils se lancent dans une quête qui doit être formatrice pour eux. Facile à lire, ce roman n’en reste pas moins fort, mais surtout il fait réfléchir en montrant les possibles dérives du complexe du “Wanna be loved” amenées par des médias faisant peu cas de la morale. Cependant, je regrette qu’il soit si court et que les personnages et l’ambiance ne soient pas plus creusés.

Petit débat : que pensez-vous des nouvelles couvertures des “Rat Noir”? J’ai un peu de mal à m’y faire…

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là
Fantasia
S’il était encore une fois
Yozone 

 

La médiathèque était logée dans un grand bâtiment moderne fait de verre et de béton, et réservé aux intellectuels. En dignes fils de la cité, nous n’y mettions jamais les pieds. Difficile, dans ces conditions, d’obtenir des informations.
- Si on se pointe comme ça, on va se faire jeter, fit observer Lulu. Il faudra faire preuve d’intelligence. On commencera par s’inscrire, on empruntera plein de bouquins, on reviendra en emprunter d’autres, et on verra laquelle des vieilles nous aura à la bonne.
Nous nous inscrivîmes. Nous empruntâmes quatre ouvrages chacun.
- Bon, on lit tout ça ce soir, et demain on recommence, ordonna Lulu.
- On ne va quand même pas les lire! s’écria Sonic.
- Et si une des vieilles t’interroge dessus, tu fais quoi? Tu réponds que c’était juste pour qu’elle nous parle de Maddie?
Les vieilles étaient les trois responsables du secteur jeunesse et bandes dessinées. Elles n’étaient ni méchantes ni vieilles, mais la jeunesse est coutumière des raccourcis inexacts, et nous étions un bel exemple de jeunesse. (p73-74)

 

 

 

“Les derniers jours d’un homme” Pascal Dessaint

Les derniers jours d’un homme
Pascal Dessaint

Editions Rivages, 2010

 

Dans le Nord-Pas-de-Calais, l’usine Metaleurop est en passe d’être fermée. Cette fermeture menace de chomâge tous les habitants de la cité industrielle qui y est attachée, mais elle menace déjà leur santé par la pollution extrême qu’elle a répandu aux abords de la ville. Le roman emprunte les voix de Clément et de sa fille Judith enquêtant sur l’histoire de son père 15 ans plus tard, en croisant leurs récits. Seul à élever sa fille avec son frère infirme, Clément lutte dans une situation sans issue.

 

Ce livre m’a été conseillé par le Lapin dévoreur de livres. Je voulais essayer d’approfondir ma connaissance des romans policiers et noirs.

Le lecteur est d’emblée plongé dans une atmosphère terriblement oppressante et sombre. Sombre à cause de la pollution de l’endroit qui est d’ailleurs totalement isolé du reste du monde, si isolé que ses habitants n’envisagent même pas de pouvoir le quitter, une prison volontaire. Oppressante à cause du complet désespoir humain qui imprègne chacune des pages du roman, et malgré cela la lutte permanente qui est livrée pour continuer à vivre.

C’est l’histoire d’une impasse. Ces hommes qui n’ont pas d’autre choix que de s’accrocher à une usine parfaitement nocive pour eux et pour leurs enfants sont représentés par Clément. Sa fille quant à elle montre les répercussions à long terme de l’affaire sur toute une population ravagée. La narration oscille entre des détails techniques – preuve d’une grande documentation sur le sujet – et un récit empreint d’une grande humanité, sans pathos, mais complètement nue dans son malheur. On pénètre dans les mentalités de ces rudes ouvriers poussés à des actes terrifiants par d’horribles circonstances.

Un roman très bien écrit, avec une incroyable justesse, et un souci du détail très important pour l’authenticité de l’ensemble.

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là
Moisson Noire
Jean-Marc Laherrère
Cathulu 

 

“Un swing parfait” Jean-Paul Nozière

Un swing parfait
Jean-Paul Nozière
Editions Syros, “Rat noir”, 2009

 

Ugo, le frère de la jeune Eléna revient après une fugue de 6 ans qui l’a manifestement changé aussi bien physiquement que psychologiquement. Cependant, il est accueilli comme le fils prodigue, ses parents faisant bien attention de ne pas le contrarier, de peur de le voir repartir.

Bienvenue au Village, résidence surveillée et grillagée située dans les alentours de Dijon, où habitent des familles aisées aux enfants névrotiques. Nous sommes introduits dans la famille d’Eléna : le père, Antoine Jeunet, gérant de la résidence est un riche amateur de golf, passion qu’il tente d’imposer à son fils, qui finit par fuguer, las d’une vie qui ne l’intéresse pas. La mère, Manon, trop déprimée pour réagir, ne dit mot ; Eléna vit dans l’espoir de son retour.

Encore une fois, nous nous trouvons face à une intrigue policière qui a lieu en huis-clos, dans un univers très superficiel qui rappelle celui de Pascal Garnier dans Lune captive dans un oeil mort. Ce concept des gated communities, développé aux Etats-Unis, offre un décor idéal aux romans noirs. C’est dans une atmosphère absolument oppressante et chargée de menaces que se déroule l’intrigue du roman. L’impression d’enfermement est aussi bien présente à l’intérieur de la résidence qu’au sein même de la famille Jeunet où sont bannies les moindres allusions au frère disparu, où l’on doit toujours tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.

Les personnages sont décrits avec force et authenticité, ce qui nous permet de nous immerger totalement dans le récit. On doute parfois sur le parcours du “revenant”, parcours assez improbable en soi, mais nécessaire au déroulement de l’histoire. L’auteur, grâce à un style infaillible, fait durer le suspense jusqu’à la dernière minute,  jusqu’à la dernière page. Il se permet des incursions narratives dans le passé, des changements de points de vue, qui donnent l’illusion au lecteur de détenir les clés de l’affaire. Mais non! Car complètement absorbé par le pouvoir de manipulation du-dit Ugo, le dénouement est une surprise.

Jean-Paul Nozière nous offre donc un roman noir très fort, où le sujet de l’usurpation d’identité est abordé de manière pertinente et crédible. A conseiller à tous les amateurs du genre!
Je vous conseille également d’aller visiter son site Internet, qui recèle d’informations très intéressantes, notamment concernant la genèse de ses romans.

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là…
Clarabel
Otium
Routes de l’imaginaire

“Quand la banlieue dort” Guérif

Quand la banlieue dort
Benjamin et Julien Guérif
Editions Syros, “Rat Noir”, 2009

 

Matthieu habite dans une banlieue de milieu aisé. Pour vérifier les fanfaronnades de certains de ses camarades, il a pris l’habitude de visiter les maisons du voisinage lorsqu’elles sont vides durant la nuit. Un soir, son meilleur ami Tristan veut l’accompagner dans la maison d’un camarade dont le père est avocat. Mais les choses prennent une tournure inhabituelle.

Je fais plein d’efforts! J’essaie de lire des romans noirs et policiers, car c’est vraiment un domaine de la littérature jeunesse que je ne connais pas suffisamment. Pour ce roman-ci, il n’y a pas eu besoin de faire beaucoup d’efforts…

Nous sommes plongés dans le quotidien de Matthieu, un adolescent sans doute un peu à part, malgré ce qu’il veut bien faire croire. Ses visites nocturnes lui permettent d’exercer une pression sur des jeunes gens qui se vantent un peu trop, c’est une manière de faire peur, de se faire respecter. Les personnages de ce roman sont très authentiques. C’est l’adolescence dans tous ses côtés : ses plus belles conneries, comme ses envies de maîtrise totale, jusqu’au dérapage.

L’intrigue est très simple : Matthieu commet une erreur, et passe son temps à la regretter. Cependant, tout l’intérêt se trouve dans les petits détails, les menus événements qui font peser jour après jour un peu plus le larcin qu’il a commis sur sa conscience. Matthieu, qui est le narrateur à la première personne, partage tout son stress et son angoisse avec le lecteur : la peur d’être poursuivi, ou que Tristan soit accusé à sa place, l’impression d’être dans un cul-de-sac. Les auteurs retranscrivent toutes ses pensées avec un style d’adolescent, parfois oralisé, sans l’être trop, un style qui, dans tous les cas, réussit à faire stresser le lecteur. Comme quoi, il n’y a pas forcément besoin de sang, de meurtres ou de tripes qui giclent pour ressentir de la tension. Tout tient au caractère réaliste de l’intrigue : c’est quelque chose qui pourrait arriver à n’importe qui.

En ce qui concerne le dénouement, je le trouve très bien joué! Car la chute n’apporte aucun soulagement, si on peut dire. Matthieu se retrouve face à l’avocat volé, dont le cynisme poussé à l’extrême est absolument insupportable. La morale finale est placée dans la bouche de ce personnage. C’est en effet d’une importance majeure que la morale soit placée dans la bouche d’un personnage complètement immoral, sans quoi, elle eût été d’une fadeur à mourir.

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là!
Clarabel
Comptines et cie

“C’est pour toi que le rôdeur vient” Adrienne Maria Vrettos

C’est pour toi que le rôdeur vient
Adrienne Maria Vrettos,
Thierry Magnier, “Thriller”, Paris, 2009.

 

Dylan fait partie d’une bande d’amis très soudés. Alors qu’ils n’étaient qu’en maternelle, ils ont perdu un de leur camarades de classe dans un terrible meutre. On dit que le “Rôdeur” est de retour à Pine Moutain. Dylan, bien qu’elle n’en ai rien  dit à ses amis, a des visions soudaines où elle aperçoit des enfants morts depuis ce meurtre à la maternelle.

C’est en essayant de varier les registres que j’ai choisi ce roman. Avec un titre et une couverture très prometteurs, je pensais que je ne serais pas déçue, et que j’allais bien avoir quelques frissons.

C’est bien connu, ce sont toujours dans les tout petits villages où tout le monde se connaît depuis des années qu’arrivent les pires horreurs de l’humanité. C’est bien pour cela qu’il faut toujours se préserver des inconnus, tout ce qui vient de l’extérieur est un danger. A Pine Mountain (récemment renommée Paradise Mountain pour des raisons touristiques), c’est un peu l’ambiance qui règne, surtout depuis le meurtre d’un petit garçon il y a onze ans. La description de cette petite ville montagnarde colle parfaitement aux canons du genre et bâtit un décor propice aux actes les plus lugubres et cruellement humains.

L’intrigue qu’on nous présente ici est assez simple, mais prend de l’étendue par le récit des souvenirs de Dylan, narratrice à la première personne, et de ses amis qui n’oublient jamais. Chaque petit souvenir s’assemble pour construire une légende macabre livrée par petits bouts au lecteur. Reconstitution grâce aux visions de Dylan et à ses cauchemars également. Le thriller s’étend dans sa pure dimension psychologique. La tension est latente tout au long du roman, pour finalement déclencher un coup d’adrénaline dans les soixante-dix dernières pages.

Malheureusement pour moi, ce roman n’était pas du tout semblable à mes attentes. Attentes créées par la couverture, le titre et le résumé de quatrième de couverture, qui résume – il faut le dire – les deux cent premières pages. Voici un peu le résumé de mon mécanisme psychique : “pour toi”> met tout de suite le lecteur dans l’histoire, brrrrr ; “rôdeur”> traque/suspense/horreur/une héroïne qui échappe à la mort une quinzaine de fois (bon peut-être pas une quinzaine…).

Pourtant, j’ai été très surprise par la lenteur du roman. J’ai eu du mal à le terminer, et cela pour plusieurs raisons. On entraîne le lecteur dans le quotidien d’une lycéenne qui a des visions cauchemardesques, certes, mais il n’y a que très peu d’éléments qui nous donnent des indices sur l’affaire. Ensuite, – et je ne pense pas être un génie – j’ai deviné l’identité du meurtrier à la première allusion qu’on en fait. C’est sans doute la chose qui m’a le plus déçue! J’adore être surprise par le dénouement d’un roman, mais ce ne fut pas le cas. Enfin, la conclusion (je dis bien la conclusion en elle-même et non le dénouement) m’a paru étrange par son caractère larmoyant.

 

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là…
Clarabel
Loula
Culturofil

“Marilyn la dingue” Charyn, Rébéna

Marilyn la dingue
Jerome Charyn
Frédéric Rébéna (ill)
Editions Denoël Graphic, 2009

A Manhattan, Isaac le Pur doit rétablir l’ordre dans une ville menacée par le Gang de sucettes, qui s’attaque à sa famille, et plus particulièrement à sa fille Marilyn. Cette dernière est une jeune femme rebelle, qui exècre son père et tient à tout prix à se libérer de sa protection trop oppressante.

Marilyn la dingue est adaptée d’un roman noir de Jerome Charyn paru en 1974. Je tiens à préciser que je ne l’ai pas lu, mais cela m’aurait peut-être aidé à comprendre le scénario très fragmentaire de la BD. C’est l’auteur qui s’est occupé d’adapter sa BD, illustrée par Frédéric Rébéna, que l’on connaît pour son travail en jeunesse.
Le scénario est en effet assez déroutant. Le lecteur doit démêler une série d’événements, de personnages énigmatiques dont on ne sait pas grand chose, et d’un dénouement assez succint. Tout à l’air de se dérouler en sous-entendus, procédé assez frustrant dans la mesure où, en refermant la BD, j’ai eu l’impression qu’il ne s’était rien passé ou bien que je n’avais rien compris… Mais je réitère ma remarque, je n’ai pas lu le roman et suis donc incapable de dire si le style de la BD veut se rapprocher du style littéraire. Cependant, si c’est le cas, et que l’on soit plus ou moins obligé de lire le roman en plus de la BD, je trouverais ça assez dommage. La BD devrait pouvoir être indépendante du roman. Enfin, je note que le titre en français est réellement mal traduit. Marilyn la dingue pour Marilyn the wild? Je n’ai pas compris cette appellation de “la dingue” alors que “la sauvage” s’expliquerait plus facilement.
Maintenant, venons-en au point positif : le graphisme.
C’est apparemment à un nouveau registre auquel l’illustrateur s’exerce. Cependant, son trait convient parfaitement à l’intrigue et au ton de l’histoire : un trait gras, menaçant, où s’exprime tout le désespoir des personnages, leurs blessures profondes. Il convient bien également à cette ville étouffante et obscure, qui ne sait qu’enfanter la violence et le sang, digne d’une Gotham City batmanienne. L’usage des couleurs n’est pas laissé au hasard. On observe la coloration verdâtre du teint des passants, ou de certains personnages en proie à l’angoisse la plus sourde. Une armée de zombie en somme. Au milieu de tout cela, le couple Marilyn-Coen essaie de dessiner un peu d’espoir aux teintes lancinantes de bleu-gris.
Rébéna réussit donc très bien à fixer graphiquement cette ambiance de roman noir. Peut-être peut-on se permettre de supposer qu’il est plus simple de passer du registre jeunesse au registre adulte, que de passer du roman à la BD?

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là!
Bodoï.
Benzine