“Tout près, le bout du monde” Maud Lethielleux

Tout près, le bout du monde
Maud Lethielleux
Flammarion, “Tribal”, 2010

Dans mes rêves à moi, il y a toutes les saisons.

Trois jeunes vivent dans une ferme à retaper perdue dans la campagne, avec une femme plus âgée qui a pour mission de s’occuper d’eux. Par l’écriture et la participation aux travaux communs, elle essaie de les réparer, de les lier.

Maud Lethielleux est l’auteur qui monte qui monte chez les enfants comme chez les ados. Avec ce roman, elle nous prouve qu’elle a encore parcouru un bon bout de chemin. C’est un récit à trois voix, celles de ces trois jeunes perdus dans leur tête à qui on demande de tenir un journal. On a la racaille amère et insultante, la fille anorexique qui ne pense qu’à son ancien copain junkie, et un enfant plus jeune qui subit une crise d’identité pour avoir un père travesti. Cette merveilleuse bande d’inadaptés unissent peu à peu leur voix sans jamais que l’on entende celle de leur hôte, le ciment qui les unit.

C’est une jolie prouesse stylistique que de mener un récit à trois voix. Différenciées par la typo mais surtout par le style, elles livrent peu à peu leurs histoires et on finit par s’y attacher terriblement. Une conclusion écrite par leur hôte, Marlène, aurait été bienvenue, ça m’a un peu fendu le coeur qu’on en sache pas plus sur elle. Dans tous les cas, c’est le récit d’une belle aventure qui prouve qu’avec courage et détermination, rien n’est jamais perdu. Ce roman vous remplit d’espoir et montre qu’on peut toujours créer sa propre chance dans la vie, même quand on se retrouve dans les pires abysses. Sensible, juste et touchant.

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là
Fantasia
La critique est aisée
Val lit

“Première fois” Burgess, Fine, Hooper et leurs copains

Première fois
Melvin Burgess, Anne Fine, Keith Gray, Mary Hooper, Sophie Mckenzie, Patrick Ness, Bali Rai, Jenny Valentine
Traduction de l’anglais Laeticia Devaux et Emmanuelle Casse-Castric
Gallimard, “Scripto”, 2011

On ne peut pas se passer de certains mots 
parce que c'est la vraie vie, 
mais on ne peut pas les imprimer 
parce qu'on est trop jeunes pour lire ce qu'on fait. 
(Patrick Ness)

Entre une vieille qui parle de sexe à table, les premiers émois homosexuels, une miséreuse qui se prostitue, la virginité avant le mariage en Inde, quel point commun? La première fois.

Des auteurs anglais pour la jeuness? Ils parlent de cul? Ha ben, bien sûr qu’il faut se jeter dessus. Ca promet une bonne tranche de rigolade. Au final, c’est pas si comique que ça, mais le spectre est bien élargi, si je puis dire. Toutes ces nouvelles ont des tons très différents : nouvelle historique, points de vue culturels ou sexuels, tout y passe sauf la transsexualité ou la transidentité qui sont des sujets pour l’instant bannis de notre belle littérature pour jeunes, qui ne soit pas être “démoralisante” ou “perverse” selon la loi. Passons sur “l’épineuseté” du sujet.

Dans certaines nouvelles, le coeur se dispute la vedette avec les instincts. Soit on veut être crument réaliste sur le bouillonnement hormonal des jeunes soit on essaie de soutenir les sentiments. Bien sûr, ce n’est pas aussi manichéen. Dans la dernière nouvelle par exemple, on retrouve principalement l’idée qu’il n’y a pas d’urgence et qu’il faut être attentif à soi-même et se respecter sans laisser quelconque groupe agir sur nous. Les différences de cultures apportent un recul indispensable et une perspective très enrichissante. En bref, l’équilibre est là et donne un recueil vraiment complet, bien fait et bien écrit par ces pointures d’auteurs britons!

Enfin, mention spéciale à Patrick Ness et sa réflexion sur la censure dans la littérature et les publications jeunesse. Même si à force de biffures son texte était un peu difficilement lisible, il touche à un sujet diablement intéressant et fort débattu.

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Cathulu
Altersexualité
Blabla bibli

Pub 1 : Ha, Gudule, viens m’embrasser, et je te donnerai…

Et tout de suite, une petite page de publicité…

Contrairement à celle qu’on nous fait manger tous les jours à la télé ou sur Internet, celle-ci est (normalement) enrichissante et nourrissante. Certes, elle pousse à la consommation immodérée de petits bonus culturels en tous genres, mais je vous rassure, c’est bon pour la santé et la curiosité.

Aujourd’hui, je voudrais vous parler du blog de Gudule. Les sites d’auteurs sont assez inégaux dans leur qualité mais ici, on n’est pas déçus. Gudule est notamment en train d’écrire une série de petites anecdotes plus cocasses les unes que les autres qui construisent au final un autoportrait dessiné en creux.

On retrouve aussi une série d’articles publiés dans Siné Hedbo, des actualités, des conseils de livres… Alors n’hésitez pas à aller traîner les pieds dans ce coin-là.

Gudule (Anne Duguel)
Ne vous disputez jamais avec un spectre (1997)
La bibliothécaire (2001)
Gare à la poupée Zarbie (2008)

Critiqués ici…
Etrangère au paradis (2004)
L’amour en chaussettes (1999)

“J’ai quinze ans et je ne l’ai jamais fait” Maud Lethielleux

J’ai quinze ans et je ne l’ai jamais fait
Maud Lethielleux
Thierry Magnier, “Roman”, 2010

J'ai 15 ans. J'aurais certainement pu le faire 3000 fois 
mais, à force d'en avoir rêvé, 
la réalité s'est faite inquiétante.

Capucine ne pense qu’à une seule chose : perdre sa virginité avec son professeur d’histoire-géo, M. Martin. Suite à un malentendu, sa meilleure amie Lily la croit amoureuse de Martin, un garçon de leur classe, guitariste dans un groupe.

 

Cliché n°1 : les ados ne pensent qu’au sexe. Réponse : sans doute vrai.
Cliché n°2 : il n’y a que les garçons qui pensent au sexe. Réponse : faux.
Cliché n°3 : les filles rêvent de perdre leur virginité avec un homme plus âgé, un homme qui a de l’expérience. Réponse : vrai, bien sûr.
Alors, vous allez me dire “ça commence mal, elle nous dit qu’il n’y a que des clichés”. Oui et non. Car de ces assertions communes, Maud Lethielleux sort un roman à deux voix bien écrit assez humoristique.

Au milieu du quiproquo avec Lily, des fantasmes sur le prof et des soirées concerts, on voit une ado qui gagne peu à peu en maturité et en patience. En bref, elle apprend la vie. Au-delà du sexe, l’auteur fait méditer sur les relations entre filles et garçons, son rapport à soi et au monde. Sujets bien vastes, certes, mais qui traités en parallèle du sexe évitent largement le piège de l’égocentrisme des personnages. C’est donc un titre trompeur pour un roman pas superficiel pour un sou.

De toutes façons, c’est Maud Lethielleux, alors bon. On sait que c’est bien.

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Lirado
Ricochet
Soupe de l’espace

“Mémoires d’un libraire pornographe” Armand Coppens

Mémoires d’un libraire pornographe
Armand Coppens
Trad. de l’anglais par Françoise Maleval
Préface Emmanuel Pierrat
Editions du Sonneur, 2011

Le narrateur, libraire, raconte ses pérégrinations et rencontres avec de grands amateurs de littérature érotique et d’érotisme en général. On découvre à travers ces portraits des personnages plus excentriques les uns que les autres…

C’est l’histoire d’un livre que j’ai acheté pour offrir à une amie libraire, et je voulais qu’il soit un peu original. Une jolie couverture violette irisée a d’abord accroché mon oeil, puis le titre. “Mhinhinhin” me suis-je dit en moi-même, et je l’ai acheté. Et je l’ai lu, bien sûr.

Je dois avouer que le début était très très bizarre. On a du mal à savoir où on va, quel est le sens de toutes ces anecdotes. Ces dernières tournent autour des clients mais aussi de la censure, des méthodes de dissimulation pour œuvrer discrètement parmi un cercle restreint de connaisseurs. Ce libraire est un modèle pour chaque libraire : il relève des défis pour répondre à des demandes extrêmement pointues de clients plus ou moins pervers. Ces derniers paient cher, les moyens varient, mais en tout cas, c’est un commerce fort lucratif. On oscille constamment entre humour, sexe et philosophie de la vie.

Le fil conducteur se dénude (si je puis dire). Derrière de la recherche d’une collection bibliophile et érotique idéale, le narrateur désire aussi trouver cet équilibre entre pornographie et amour. Romantisme et érotisme vont-ils ensemble? Je vous laisse découvrir la réponse par vous-même. Surtout, ne soyez pas effrayés par le côté “erotica”, vous passeriez à côté d’une belle curiosité littéraire.

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L’oeil au vert
Reading in the Rain
Librairie Publico

*** *** ***

Il m’arrive de penser qu’on devient libraire par marginalité, afin de compenser un sentiment d’infériorité en s’identifiant à la gloire des livres que l’on vend et aux succès des célébrités que l’on rencontre. Cela dit, je ne crois pas que les libraires spécialisés dans l’érotisme souffrent de ce complexe. Ils sont parfaitement conscients que la seule aura dont ils peuvent se prévaloir est celle d’être d’odieuses enflures. Ce qui ne saurait être un motif de vantardise. Quoi qu’il en soit, qu’est-ce que la culture? Et comment les gardiens du temple de la culture réagissent-ils lorsque de nouvelles idées ou découvertes viennent ébranler les fondations de leurs convictions âprement défendues? De la même façon infantile que celui qui sent sa vie lui échapper.
P 327-328

“La fée Benninkova” Franz Bartelt

La fée Benninkova
Franz Bartelt

Éditions le Dilettante, 2011

Le handicapé est à même d'apprécier aussi bien qu'un valide
les courbes glorieuses d'une paire de fesses.

Clinty est handicapé depuis sa naissance, il est victime de nombreux tics, tremblements et il a une patte folle. Un beau jour, il est visité par une fée qui a perdu sa baguette, et qui est poursuivie par les grands lutins noirs. Clinty profite de sa présence pour discuter et lui confier toute son histoire avec Marylène, la plantureuse caissière.

Au début, on n’est pas bien sûrs… Est-ce un roman teinté de fantastique? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de fée? Est-on dans un conte moderne? Puis, au fur et à mesure que le récit tourne à la confession, l’attention est détournée. La fée devient alors une oreille et un regard extérieur, et endosse les réflexions que se fait le lecteur. Clinty est honteusement abusé par Marylène. Elle se déshabille – un petit bout de sein, une fesse au grand jour…- pour des sommes astronomiques et ruine le pauvre homme qui devient dépendant. La fée lui insuffle alors un instinct de vengeance que Clinty n’a pas forcément, lui qui n’est que gentillesse…

Le décalage est savamment joué. Clinty croit à son histoire, Clinty croit en la fée, et la fée est acceptée par le lecteur qui ne se pose plus vraiment la question de sa réalité. Après tout, ne faisant qu’écouter et réagir, elle est intégrée comme un personnage non magique. Mais elle promet un retournement étonnant. Et Clinty devra bien faire croire en son existence pour se défendre des éventuelles accusations qu’on pourrait porter contre lui.

Le style de l’auteur déploie des merveilles de cynisme pour décrire l’abominable situation de Clinty. Ce dernier est un peu pitoyable et très naïf, ce qui le rend assez attachant, finalement. Il faut bien que le lecteur soit de son côté… L’auteur use également d’un art des phrases chocs qui s’accorde parfaitement avec son ironie et son humour noir sous entendu.

Un très bon moment de lecture, plein de suspens, de surprises et (ce que j’aime par-dessus tout) une chute très bien travaillée. À découvrir!

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1001 pages
Amanda Meyre
Littéroscope

“Journal d’un vieux fou” Junichiro Tanizaki

Journal d’un vieux fou
Junichiro Tanizaki

Gallimard, “Folio”

 

Un vieil homme de 70 ans tient son journal, une de ses dernières distractions. Il fantasme sur sa belle-fille, Satsuko. Un brin manipulatrice, elle se sert de cette affection pour obtenir des faveurs et des cadeaux particulièrement coûteux. Au fur et à mesure que la santé du vieil homme se détériore, il s’attache de plus en plus à Satsu, jusqu’à en faire une obsession. Mais la voir l’excite inutilement, augmente son rythme cardiaque et présente des dangers pour lui.

Sujets piquants, un peu scandaleux, développés avec un style délicat. C’est ce que j’assimile à la finesse du style japonais.

Dans cette maison, les acteurs principaux sont donc le grand-père et la belle-fille. Valsant ensemble au milieu des querelles familiales, ils exécutent des pirouettes dans lesquelles Satsuko est maîtresse. En l’échange de cadeaux honéreux, Satsuko accorde au vieil homme une étreinte, un baiser sur la jambe… Définie dans la famille par sa légèreté de moeurs, Satsuko est au contraire hautement estimée par celui que tous appellent Père, si hautement qu’il la compare à une déesse.

Le grand-père est décrit à la perfection. Chez lui, c’est une lutte constante entre mauvaise santé, angoisse de la mort et pulsions sexuelles. Il a l’opiniâtreté de la vieillesse et son esprit de contradiction. Sa plus grande manie (qui est sans doute aussi un petit plaisir personnel) est de contrarier sa femme à toute occasion. Mais ses méconduites avec Satsuko amènent sa santé à se dégrader sérieusement et c’est dans une foule de traitements qu’il est embarqué. Sa philosophie est de profiter pleinement des derniers plaisirs que lui offre la vie, même si cela doit lui coûter pas mal de souffrances.

L’auteur est un parfait portraitiste de ses personnages. Il exhibe les secrets, les complications qui font qu’une vie familiale n’est pas toujours aisée. Tout cela à travers l’oeil d’un vieil homme qui éloigne la pensée de la mort par des fantasmes envahissants. A lire, absolument.

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Littexpress
Le Japon chez vous
Paperolles 

“Les hommes en général me plaisent beaucoup” Véronique Ovaldé

Les hommes en général me plaisent beaucoup
Véronique Ovaldé

Actes Sud, “Domaine français”, 2003

 

Lili vit avec Samuel. Ce dernier l’a aidée à sortir d’une période très noire de sa vie. Le récit débute alors que des souvenirs refoulés refont surface chez Lili, que le passé reprend ses droits. Le quotidien de Lili est troublé par la réapparition de Yoïm, un personnage charismatique, mystérieux et oppressant. D’incontrôlables sentiments l’envahissent de nouveau, un violent désir qu’elle ne peut pas ignorer.

C’est le second roman de Véronique Ovaldé que je lis. Après Ce que je sais de Vera Candida, j’ai voulu aller plus loin dans ma découverte, et je n’ai pas été déçue.

Le récit débute au moment charnière : quelque chose change, Lili le sent. Tous ses sentiments sont décrits avec une force et une précision rigoureuses. Lili est un personnage très ambivalent. Elle est nimbée d’une aura de mystère qui se dissipe au fur et à mesure que l’on apprend son histoire. Le récit alterne les passages décrivant les évènements du présent, et ceux d’un passé relativement proche. Dans ces passages, l’enfance de Lili est racontée. Enfance… je ne sais pas si le terme est bien choisi, car c’est une période trouble que la narratrice adulte confie dans sa vérité nue.

J’ai été absolument éblouie par le style qu’utilise l’auteur, un style d’une grande poésie, qui maintient une tension palpable dès les premières lignes du roman. C’est un style sensuel, sensoriel. Chaque sens est appelé à y participer et il prend souvent l’envie de lire des passages tout haut pour savourer la musique des mots. Ce style s’adapte à la violence de certains sentiments qu’éprouve la narratrice. Son rapport problématique au sexe est particulièrement mis en valeur par un style cru voire brutal.

Le roman montre une maîtrise de l’unité dramatique. Il est encore une fois possible de penser à un conte. Lili est une femme sacrifiée pour un seul et unique but. Elle dénote lorsqu’elle n’est pas dans un décor tragique. Elle sait devoir se confronter à une fatalité, un destin inévitable. Elle est l’acteur d’une libération salvatrice mais nécessairement violente. Véronique Ovaldé emporte encore son lecteur très loin dans la profondeur de sentiments noirs, mais réussit à teinter son roman d’un espoir presque irréel.

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Canelkiwi
Cynthia
Sur le fil avec 2 n

***

 C’est le silence qui m’a réveillée cette nuit-là. Un silence bruissant, un silence de ville avec tous les moteurs de nos intimités, le ronronnement des mécaniques, le bourdonnement des moustiques et le choc des ailes de la mouche contre la vitre. J’entendais la rue et le chuintement des pneus, les sirènes lointaines et les milliers de grésillements des télés d’insomniaques, j’entendais l’eau qui claquait dans la douche et les messages qui s’enregistraient dans le secret des câbles téléphoniques, qui traversaient mon espace alentour, qui me traversaient pour passer leur chemin. J’écoutais la nuit d’été qui palpitait irrégulière.

“Jeu de mains” Adeline Yzac

Jeu de mains
Adeline Yzac
Editions du Rouergue, doAdo, Rodez, 2009

 

Valantin est adolescent avec tout ce que cela comporte… incompréhension des adultes, poussée soudaine du corps et du sexe, surtout du sexe d’ailleurs. Valantin aime se sentir au chaud dans ses fantasmes, mais il règne une gêne. Est-ce normal de se toucher, de donner des surnoms affectifs à sa verge? Peut-être qu’une paire de ciseaux aidera à résoudre tout ça.

Dernièrement, j’ai lu deux romans aux thématiques assez proches, mais complètement opposés l’un à l’autre. Je commence avec celui-ci, dans le genre “coup de poing”. En le choisissant, j’ai cru qu’il n’allait pas me plaire du tout, et donc que j’aurais une occasion de démolir un livre (quelle cruauté)… Heureusement, je n’ai pas perdu mon temps!

Nous nous retrouvons une fois de plus confrontés à un portrait d’adolescent qu’on peut croire assez basique. Ses parents le lourdent, ils ne comprennent rien, et en plus, ils l’empêchent de fermer sa porte à clé, ce qu’il fait qu’il ne peut pas se masturber tranquillement. Si c’est l’impression que l’on peut avoir au début du roman, elle se dissipe vite pour laisser place à une réflexion plus profonde que ce à quoi je m’attendais, soutenue par un style tout à fait percutant et franc. On sent l’adolescent ressentir le doute, les angoisses qui définissent l’adolescence comme le moment charnière de la vie.

Qu’est-ce qui me permet d’affirmer cela? On pourrait rapidement s’arrêter au fait que Valantin passe son temps à nous parler de son sexe. Mais l’intéressant, c’est justement qu’il bâtit une petite philosophie du plaisir. Nul besoin de vidéos pornographiques sur Internet pour alimenter son imagination, la vue des filles lui suffit. C’est une manière pour lui de mieux appréhender ce nouveau corps qui lui semble presque étranger.

Parmi ces réflexions adolescentes s’insère cette obsession des ciseaux. Je tire mon chapeau à Adeline Yzac de réussir à tenir le lecteur en haleine du début à la fin du roman pour savoir ce qu’il adviendra… d’une paire de ciseaux rouges. L’imagination du lecteur tourne à plein régime. Leur sort final est une conclusion et un écho à toute la réflexion menée par l’adolescent. Un parfait point final.

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Eliabar
Blablabibli
Les jardins d’Hélène

“Jeu de dames” Mario Bellatin

Jeu de dames
Mario Bellatin
Trad. de l’espagnol (Mexique) par Svetlana Doublin
Editions Gallimard, coll.”Du monde entier”, Paris, 2009

 

Un riche gynécologue de 50 ans se pose des questions sur la tournure que prend sa vie privée. Parallèlement à une vie de famille rangée, il fréquente de manière récurrente les maisons closes des alentours. Il tente tout d’abord d’expliquer cette addiction de manière scientifique, puis grâce à un récit de souvenirs très sporadique.

Me voilà lancée dans la lecture des nouveautés adultes du début de cette année 2009. Ca fait du bien de lire un peu autre chose que de la jeunesse. Même si j’ai tapé un peu fort pour mon retour du côté adulte de la Force…
Ce roman est composé de deux parties. la première est celle où notre gynécologue nous narre quelques souvenirs. Il n’y a pas réellement d’introduction : aucune donnée spatiale, ni temporelle, pas de nom pour le personnage principal, et les souvenirs ne suivent pas de ligne temporelle. Autant dire que le lecteur est averti depuis le début : ce sera à lui de tricoter tout ça avec ses propres aiguilles. Malgré tout, le personnage nous guide : il revient à plusieurs reprises sur des souvenirs majeurs auxquels il ajoute des détails à chaque fois, pour finalement arriver à une version à peu près complète. Il s’agit d’abord de divers épisodes de sa vie sexuelle, de la mort douteuse de son fils, et d’une histoire racontée par un petit garçon qui attendait dans son cabinet pendant que sa mère subissait une intervention. Durant la première partie, le gynéco décrit sa gêne envers cet enfant, et cela taraude le lecteur, car il n’en dit jamais assez…
La seconde partie comble notre curiosité par le récit intégral de cette histoire. L’enfant place cette histoire (qu’il dit avoir vécue) dans cette ambiance étrange, surréaliste et paradoxale qu’est celle des rêves. Dans un mélange de points de vue et de personnages étranges, de situations irréalistes et d’angoisse primaire, on se sent très vite mal à l’aise. Ce récit semblait être un condensé de l’anxiété décrite précédemment par le gynéco. Je dis bien “semble” car tout est sous-entendu. Pourtant, on retrouve des thèmes et des situations qui se répondent. On revient plus d’une fois sur le thème de la mort ou de la maternité. Le titre du roman rapproche d’ailleurs ces deux thèmes, ainsi que celui de la sexualité – un enfant qui joue aux dames avec sa mère et le gynéco qui joue aux dames d’une autre manière.
En bref, chaque lecteur interprète comme il le sent. Dans tous les cas, c’est un roman qui est plus inquiétant qu’il ne paraît. Au lieu de s’attarder sur les détails d’une vie sexuelle débridée, on nous piège, on nous perd, on nous laisse dans l’ignorance, avec assez d’éléments pour tirer des conclusions glauques que l’on n’a pas écrit pour nous – ce qui aurait sans doute été plus rassurant. C’est une grande réussite narrative pour l’auteur qui développe un style froid et efficace comme un examen gynécologique.
Si comme moi, vous avez tendance à complètement vous immerger dans un roman, vous ne tarderez pas à sentir cette gêne dans le ventre et dans la gorge, comme une légère nausée. L’antidote : allongez-vous, respirez par le nez, mangez un carré de chocolat et ditez-vous que ce n’est qu’un livre… particulièrement bien écrit.

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