Extraits : « Le coeur des louves » Stéphane Servant

Le coeur des Louves

Quelques extraits pour prolonger le plaisir…

 

Les danseurs ont quitté la piste, affolés et titubants, comme si les planches avaient consumé la plante de leurs pieds. Moi, d’un coup de menton, j’ai ordonné aux musiciens de reprendre la mélodie là où ils l’avaient abandonnée. […] Une valse. Je me suis mise à danser, à tourner sur moi-même, les yeux grands ouverts, et leurs visages à tous se confondaient en une même face hideuse et grotesque. Je tournais, je tournais et je souriais de les voir ainsi, la bouche ronde et les yeux pleins d’indignation et de terreur. Je souriais parce que j’étais vivante, si vivante qu’eux en semblaient morts avec leurs épaules basses et leur visage blême. Et j’ai ri, j’ai ri jusqu’à ce que quelqu’un, je ne sais pas qui, tente de poser une main sur mon bras. Il y a eu un cri, peut-être le mien. je me suis débattue, j’ai trébuché, la fourrure a glissé de mes épaules, dévoilant et ma peau et mon sein rond et mon sexe brun et mon ventre creux. Et l’enfant endormi entre mes bras.
(p8)

DSC_0225nA quoi bon lire si les livres sont juste des miroirs? Surtout quand les miroirs ne renvoient pas la lumière mais l’obscurité?
(p43)

Autour d’elle, on riait. La tondeuse laissait sur son crâne entre les bandes blanches de peau des touffes de poils anarchiques. Et les mains venaient se poser sur le crâne. Tous voulaient toucher la tête glabre de la femme. Comme un atroce porte-bonheur. On se ruait sur elle le sourire aux lèvres, hommes, femmes et enfants. On la palpait. On la giflait, on la griffait. Et elle ne disait rien. Elle ne se débattait pas. Elle ne répliquait pas. Elle ne protégeait ni son crâne ni son corps à demi-dévêtu sur lequel couraient des mains avides. Elle se contentait de fixer l’objectif d’un œil noir. Il n’y avait ni haine ni désespoir dans son regard. Juste deux pupilles sombres. Deux disques démesurément agrandis qui semblaient se remplir du monde extérieur, deux trous noirs qui avalaient tous les sourires, toute la joie, toute la haine, toutes les trahisons. La femme ne semblait rien ignorer des mensonges que tous tentaient de dissimuler. Ils s’affichaient aujourd’hui comme ceux qui avaient résisté à la barbarie. Mais personne n’était dupe. Tout le monde savait qu’il ne s’agissait que d’un trompe-l’œil. Et que la vérité enfouie sous les cotillons, les drapeaux et les sourires, était bien plus sordide. Ou simplement banale. Chacun s’était accommodé du quotidien. Il n’y avait pas de héros. Il fallait pourtant célébrer la victoire. Magnifier l’instant. Construire la légende. Faire émerger une nouvelle vérité des décombres. Et elle, la femme, était chargée d’expier pour tous. Son corps nu était la résurrection. Son crâne rasé l’absolution. Son regard noir un supplicié en croix. Le passé était balayé. Les cheveux s’envolaient, et dans le même temps on évacuait les compromissions, les trahisons, la lâcheté. Comme le crâne luisant débarrassé de sa chevelure, de sa crasse et de ses poux, au final ne restait plus qu’une belle et grande nation. On pouvait alors lever vers le ciel encombré de fumées le V de la victoire.
(p.292 à 294)

markiseArthur, ce père imparfait. Ce père lâche. Ce père fuyant. Mon père. « Je l’aime », se dit Célia. Autant qu’Alice aime Thomas. De la même façon, peut-être. Un amour tordu. Un de ceux qui vous passent le cœur au papier de verre. Un truc bancal et moche qui vous abandonne la gueule brisée, la morve sur les joues et le goût du sang aux lèvres. Un amour comme un gouffre que l’on n’arrive jamais à combler, mais on s’en fout, on y va quand même, on le remplit et on s’y jettera en entier s’il le faut. L’amour en creux. L’amour en vide. Mais l’amour quand même.
(p493)

Nous cherchons tous à nous libérer du passé. […] Non, c’est du futur qu’il faut se libérer, Catherine. Se libérer maintenant. Il te semblera que les chaînes sont lourdes comme des siècles. Mais il suffit de regarder devant pour les sentir se disloquer. La peur du vide nous empêche d’être au monde.
(p512)

Stéphane Servant, Rouergue, 2013
Photos : Louise Markise

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