« Mon ami Dahmer » Derf Backderf

Mon ami Dahmer
Derf Backderf
Editions Cà et Là, 2014

Son père avait déménagé, ses amis l'avaient exclu, 
le lycée touchait à sa fin et maintenant 
sa propre mère l'abandonnait. Son isolement était total.

On se demande toujours s’il est possible de repérer si quelqu’un est sur le point de mal tourner. L’auteur a été proche de Jeff Dahmer dans son adolescence. En 1991, ce dernier sera arrêté pour le meurtre de 17 personnes. Etait-il possible de savoir, en 1977, alors qu’il était au lycée, qu’il serait capable d’un tel charnier?

dahmerOn commence tout de suite par la partie glauque, d’accord, comme ça, on sera débarrassés. Jeffrey Dahmer est surnommé « le Cannibale de Milwaukee » : à son actif, 17 victimes dont la première datant de 1978 alors qu’il venait de quitter le lycée. Ses victimes, tous des jeunes hommes, étaient des personnes qu’il rencontrait dans des bars gays. Après l’acte sexuel, Dahmer tue ses amants, les démembre, conserve un certain nombre de squelettes, ainsi que des têtes et des torses dans son frigo. Petite variante : il fut un point où il pensait avoir trouvé la formule magique pour transformer ses amants en zombies soumis. Il leur perçait le lobe frontal du crâne (vivants) avec une perceuse électrique et y versait un mélange de produits chimiques à base d’acide. Il se masturbe devant et avec leurs cadavres. Dahmer échappe à l’arrestation une première fois lorsqu’une de ses victimes s’échappe (un jeune garçon mineur). La police croit à une dispute amoureuse et rend l’enfant – hagard, sous l’influence de drogues et à moitié nu, le rectum en sang – à Dahmer qui le tue et le démembre quelques heures plus tard. Son surnom vient du fait qu’il mangeait certaines parties de ses victimes pour qu’elles ne le quittent jamais. Il est condamné à 957 ans de prison, et meurt battu à mort par un autre prisonnier en 1994.

Maintenant que vous voyez bien de qui je veux parler, revenons à notre BD. L’auteur était au lycée avec Dahmer. Cette BD est l’aboutissement de 20 ans de travail, des enquêtes auprès de ses anciens amis, des recherches sur Dahmer, son histoire personnelle, sa famille. Etait-il possible de prévoir toute cette histoire à ce moment-là? Qu’est-ce que son entourage aurait pu faire? N’y voyez pas une recherche de l’auteur pour se déculpabiliser. Il remet les événements dans leur contexte. Que dire? Une vie familiale déplorable, deux parents qui se déchirent dans un divorce inutilement belliqueux et qui abandonnent tous les deux leur fils. Une mère à moitié folle. Dahmer se réfugiant dans l’alcoolisme pour s’abrutir. Une attirance macabre pour les cadavres d’animaux morts. Une homosexualité refoulée. Pas ou peu d’amis.

dahmer1Venons-en aux amis. L’auteur re-découvre à travers ses recherches que Dahmer, même s’il n’était proche de personne, était une sorte de mascotte. Pour faire rire ses amis, il imitait un comportement autiste, probablement puisé chez sa mère qui faisait des crises d’épilepsies, imitations que ses camarades ont baptisé des « dahmerismes ». Il a un fan-club qui le suit, il est dessiné sur des posters d’élections d’étudiants… Mais personne ne tient à approfondir ces relations. Dahmer est seul et, globalement, on s’en méfie. Mais l’auteur montre aussi qu’il était loin d’être le seul timbré du lycée et ne paraissait pas être le pire d’entre eux.

Je tiens à vous le dire : cette BD (ce comic book devrais-je dire) est un véritable coup de poing. D’une part, graphiquement parlant, c’est un bijou. C’est travaillé, abouti, rien n’est laissé au hasard : l’utilisation de la contre-plongée, de l’ombre, les caricatures, tout est impeccable. Cela donne des scènes extrêmement marquantes, parmi lesquelles celle de la pêche, celles – nombreuses – des fausses crises de « dahmerismes », ainsi que celle suivant son premier meurtre, où il a failli être arrêté. L’auteur sait exactement où s’arrêter. il n’a pas besoin de continuer à s’étendre sur les meurtres à venir. Aucune scène de gore n’aurait pu servir la tension comme son « fondu au noir » le fait.

dahmer2D’autre part, si l’on doit se poser la question de la moralité du sujet, le but de l’auteur n’est pas d’excuser Dahmer, ni même de donner des explications précises, mais seulement des pistes. C’est un témoignage qu’il essaie de garder le plus personnel possible. Il y glisse quelques jugements de valeur (« Ayez de la pitié pour lui mais n’ayez aucune compassion ») qui même s’ils sont justes et tombent sous le sens, servent moins bien son sujet que tout le reste. Mais c’est le seul minuscule regret que j’ai par rapport à cette BD. Dans l’ensemble, l’auteur réussit parfaitement à retranscrire son malaise face à ce personne mystérieux et solitaire, et le choc qu’il a pu ressentir en découvrant l’horrible tableau de chasse de son ancien camarade de classe.

C’était donc un très long article pour vous dire que vous ne pouvez pas attendre pour lire ce comics sur la jeunesse d’un tueur en série. Un vrai petit chef d’œuvre, frappant, perturbant, horrible et vrai, qui jamais ne sombre dans la curiosité morbide. Merci aux éditions Cà et Là de permettre la publication d’ouvrages aussi marquants. Et pour ceux qui veulent pousser plus loin, je vous laisse chercher sur YouTube où on trouve de nombreux reportages sur le bonhomme…

On aime, on n’aime pas? Allez donc voir par là
Le Génépi et l’Argousier
Sans parler du chat
Le sentier des mots

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