« Les délices de Tokyo » Durian Sukegawa

Devenir des sortes de poètes était sûrement pour nous la seule façon de vivre. Regarder uniquement la réalité donnait envie de mourir.

Sentaro tient une petite échoppe de dorayakis, sans trop de conviction. Lorsqu’il cherche quelqu’un pour l’aider à tenir la boutique, une vieille dame aux mains tordues se présente, avec pour tout CV de la pâte de haricots rouges faite maison.

Les-delices-de-Tokyo-3-bonnes-raisons-d-aller-voir-le-filmC’est presque simultanément que le film de Naomi Kawase et le roman de Durian Sukegawa sont sortis en France. J’ai donc saisi l’opportunité de voir l’un et lire l’autre, les deux avec beaucoup de plaisir. Sentaro et Tokue forment une paire tout à fait improbable et touchante. Le jour où Sentaro embauche Tokue, il est difficile d’ignorer ses mains. Le sujet reste tabou. Tokue est une rescapée de la maladie de Hansen, la lèpre. Au Japon, comme dans d’autres pays du monde, la coutume était de mettre les malades en quarantaine, pour éviter la contagion. Il s’agissait en réalité d’une vraie mort sociale : un autre nom pour ne plus être lié à la famille, aucun espoir d’emploi ou de liens extérieurs. Et cela perdure longtemps après leur guérison. Tokue, septuagénaire, trouve une joie inespérée dans la confection de pâte de haricots rouges. Mais Sentaro en paie le prix fort : les rumeurs et la désertion des clients.

Oh... Dorayaki mon ami
Oh… Dorayaki mon ami

Pendant 230 pages, on vous parle de dorayakis, et dieu que j’ai eu faim pendant cette lecture. Tokue fait la meilleure cuisine qui soit : honnête, généreuse, pleine d’amour. C’est un acte de solidarité pour aider les résidents, c’est une valeur refuge et une source de bonheur sans fin. Sentaro, qui produit ses dorayakis comme un robot, n’en tire aucune saveur. Pour Tokue, la cuisine, et tout particulièrement la délicate confection de la pâte de haricots rouges, est une œuvre d’art éphémère au comble de la poésie.

Entre Tokue et Sentaro, mon cœur balance. C’est encore plus frappant à l’écran. Tokue est une femme émouvante de bonne volonté et de générosité. Elle traite ses ingrédients avec respect, et ainsi se lie à la nature qui lui a offert sa matière première. Elle sait écouter et développe beaucoup d’empathie envers Sentaro, un homme profondément brisé et plein de culpabilité. Incarné à la perfection au cinéma par Masatoshi Nagase, ou comment être accroché dès le premier regard par un acteur. Kirin Kiki joue Tokue ; j’ai pu l’écouter raconter les malheurs de sa vie sans ciller. Puis lorsqu’elle parlait des feuilles de cerisiers dans la lumière du printemps, j’ai pleuré tout ce que j’avais. La poésie, mes amis, la poésie.

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Par ici pour les avis de Comaujapon, Cocotte et écumoire, et Lettres d’Irlande et d’ailleurs.
Et si vous errez à Paris, voici quelques adresses pour déguster des dorayakis sur Télérama Sortir.

Les Délices de Tokyo, Durian Sukegawa
Trad. du japonais par Myriam-Dartois Ako
Albin Michel, « Romans étrangers », 2016

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3 réflexions sur “« Les délices de Tokyo » Durian Sukegawa

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