« En vie » David Wagner

Rentrée littéraire 2016

Mon foie, bien sûr, je ne le sens pas. Il n’y a pas de cellules nerveuses dans le foie, il n’y en a pas non plus autour. Mais toi, je peux te sentir, tu es là. Nous ne nous connaissons pas tout en nous connaissant pourtant, je rêve tes rêves, puisque c’est à toi que je dois la chimie de mes chimères.

Suite à une maladie, le foie de monsieur W. est parfaitement fichu. Il est ajouté à la liste d’attente pour un don d’organe. Un matin, le téléphone sonne. Il doit se rendre immédiatement à l’hôpital pour la transplantation.

Première lecture chez Piranha pour cette rentrée littéraire avec un très beau texte. Pendant des années, le narrateur ingère des médicaments en quantité qui lui provoquent d’atroces effets secondaires. Le cœur au bord des lèvres, spectatrice choquée de la violente décadence d’un corps, je lis les premières pages, celles qui annoncent si bien la suite. D’abord je me demande : comment fait-il pour garder son calme devant le sang répandu et les organes qui perpétuent des attentats contre eux-mêmes? En réalité, la panique est bien présente. Tout afflue : les souvenirs, les sensations du moment, la peur, la perspective du futur, le récit au fil des jours, les visites des fantômes. Pour canaliser la folie, il faut compartimenter. Chaque pensée est formulée et placée entre des barreaux numérotés. 233 pages et 277 chapitres. Cependant, il ne s’agit pas de donner un ordre cohérent. La spontanéité reste maîtresse du récit.

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Un organe étranger et sain pénètre dans un corps malmené. La narration s’oriente souvent vers le factuel médical, les termes techniques chirurgicaux. Un état de fait : il a fallu qu’une personne meure pour obtenir un nouveau foie. L’imagination remplace le pathos. Qui a pu être cette personne? C’est une nouvelle amie qui continue à vivre en partie dans un autre corps. Il ne reste plus qu’à la dessiner mentalement à partir de coupures de journaux. Le passé se mêle à l’avenir. Des moments hallucinatoires convoquent les disparus, les aïeuls, les amis, qui s’asseoient silencieusement au pied du lit. L’amour s’invite également dans les souvenirs et parce que le corps, même malade, ne s’évoque pas sans sa sensualité. Faire le bilan de tout ça, c’est se propulser pour rebondir.

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De manière complètement étonnante, l’oppression fusionne avec l’espoir dans ce style qui n’est froid qu’en apparence. Très souvent, j’ai repensé au roman de Maylis de Kérangal, Réparer les vivants, qui se déroulait du côté de la famille du donneur. Voici l’autre côté du miroir. J’en apprends encore, notamment sur le choix d’accepter un nouvel organe et ses conséquences parmi lesquelles le risque de rejet, le corps qui recrache l’organe comme un pépin de pastèque. Comment parler du corps dans ses détails et dans son ensemble et dans sa psyché? Parce que tout ça fonctionne ensemble et pas séparément. Et c’est exactement la même chose dans un roman. David Wagner y parvient dans ce roman qui me laisse délicatement effarée.

Ce roman mérite largement d’être remarqué dans cette rentrée littéraire – sa couverture l’y aidera – et prouve encore la qualité des toutes jeunes éditions Piranha.

En vie (Leben), David Wagner
Traduit de l’allemand par Isabelle Liber
Éditions Piranha, 2016. 232 p. 18€
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