« L’administrateur provisoire » Alexandre Seurat

Rentrée littéraire 2016

Ces visages qui me fixent de loin, de leurs regards très silencieux, depuis un lieu énigmatique, je voudrais qu’ils s’en aillent. Ils ne m’adressent ni reproche ni question : ils ne me demandent rien, ils me regardent simplement, depuis l’autre côté, depuis ce lieu sans nom, de leur air calme, serein. Il me semble qu’ils m’attendent, qu’ils me devancent, puis disparaissent. Peut-être qu’ainsi naissent les fantômes, quand je me réveille la nuit.

Raoul H. était un arrière-grand-père mal aimable, dont le souvenir silencieux rôde vaguement parmi les membres de la famille. Ancien administrateur provisoire et donc collaborateur pendant la guerre sous prétexte de libérer son fils retenu dans un camp de prisonniers, il hante son arrière petit-fils qui entreprend des recherches sur son passé.

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Cette rentrée littéraire me permet de rencontrer Alexandre Seurat. Je n’avais pas eu l’occasion de lire La Maladroite, son premier roman qui avait eu un certain succès. L’administrateur provisoire est la plongée dans un passé familial volontairement oblitéré de la mémoire collective, balayé d’un revers de la main. Sous cet apparent détachement se cache quelque chose de plus profond, un tabou familial préservé sur plusieurs générations. Raoul H. est un collaborateur banalisé par la famille dans l’indifférence générale. Son arrière-petit-fils découvre vite que le sujet gêne, qu’on lui sert distraitement les mêmes anecdotes. Il ne rencontre qu’incompréhension et étonnement alors qu’il entame, de manière obsessionnelle, une enquête extensive sur la vie de Raoul.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, l’administrateur provisoire est lié au Commissariat général aux questions juives et sa mission consiste à spolier les biens juifs selon la loi. Au fil de dossiers d’archives, le narrateur découvre que Raoul H. exécute sa fonction avec beaucoup de zèle. Il est un maillon actif de la chaîne d’événements menant, pour certains de ses administrés, à la mort dans les camps de concentration. Entre les pages de rapport et les lettres administratives, le narrateur découvre la réalité d’une multitude de petits bourreaux qui mènent à la perte de la population juive durant l’Occupation.

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Face à l’indifférence de la loi et de sa famille, il oppose une colère sourde et froide qui imprègne chacune des lignes de ce roman. C’est une tension permanente, un choc continu. Le narrateur cherche à sentir le poids de la mémoire, et celui de la culpabilité, chacun dans une main. Il souhaiterait être la figure de la Justice, pour juger ses ancêtres qui l’ignorent depuis le silence de leur tombe. Cependant, c’est dans la plus grande impuissance qu’il poursuit sa quête toxique. Est-ce que connaître la vérité apporte la paix? Est-ce que le passé explique les traumatismes du présent? Dans l’extrême solitude de celui qui sait, le narrateur doit passer de la douleur à l’acceptation.

Un roman court et étreignant, écrit dans le courage fébrile de poser des mots sur l’innommable. Également très instructif, L’administrateur provisoire éclaire sur les méandres de l’administration et la capacité des plus petits échelons du mal à se défaire de toute responsabilité.

 

A paraître le 24 août 2016

L’administrateur provisoire, Alexandre Seurat
Editions du Rouergue, « La Brune »
2016. 208 p., 18.50€
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2 réflexions sur “« L’administrateur provisoire » Alexandre Seurat

  1. Je n’avais pas beaucoup aimé la Maladroite (qui n’avait pour lui que son sujet choc et qui, à mon avis, était un livre de très peu d’envergure, quasiment sans travail littéraire) mais je suis curieux de voir la suite, non seulement car je suis étonné que Seurat revienne aussi vite, mais aussi parce que le sujet me semble se prêter à un traitement plus nuancé… A voir donc, mais ce premier retour est rassurant ! Merci !

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